C’est un soir comme les autres, un de ces bons vieux soirs où, bien à l’abri derrière les murs épais de notre maison et après un bon bain, je me promène en petite tenue dans le salon.
Dans le divan, Marina révise son cours élémentaire de droit commercial tandis que ma mère, sourcils froncés, tente d’écouter les informations du 20 heures. Je dis bien : "tente" parce qu’il faut bien avouer que je ne lui facilite pas la tâche. D’une voix volontairement éraillée, je malmène "c’est mon homme", grand succès d’époque (l’entre-deux-guerres) interprété, par l’ineffable Mistinguett – paroles revues et corrigées, of course, pour ma propre situation amoureuse :
sur cette terre, ma seule joie, mon seul bonheur,
c’est ma femmeuuuu
j’ai donné tout c’que j’ai, mon amour et tout mon coeur,
à ma femmeuuu
et même au motel
quand je rêve, c’est d’elle,
de ma femmeuuuu
…
E’m fout des coups,
E’m prend mes sous,
je suis à bout
mais malgré tout
que voulez-vous…
Je l’ai tell’ment dans la peau
qu’j’en d’viens marteau…
Il fut un temps (lointain) où ma pauvre môman, grande passionnée du p’tit Jésus - le vrai, pas celui qui ruisselle dans son berceau pour deux soupirs inspirés du sieur Léo Ferré - en aurait avalé sa canne d’indignation mais, pour je ne sais quelles obscures raisons, la brave femme a, dès le début, accepté ma relation avec Marina, sachant très bien ce qu’il en était quant à la nature de nos sentiments.
Mon oeil acéré repère quelques pots de crème vanille mis à refroidir sur l’appui de fenêtre. Sans complexe, je trempe mon index dans l’un d’eux avant de le suçoter dans un gémissement d’extase (infantile, je l’avoue) totale.
Là, c’en est trop pour ma génitrice :
- Julie ! Combien de fois t’ais-je déjà dit de ne pas…
Elle interrompt sa remontrance, l’attention brusquement accaparée par la voix nasillarde de PPDA qui parle de cette fameuse campagne italienne contre l’anorexie illustrée par Oliviero Toscani.

Et de se lamenter :
- mon Dieu… Pauvre fille… C’est affreux, cette maladie… Quel malheur !
J’aurais dû faire gaffe à son regard maternel en coin, inquiet, soudain braqué sur ma petite personne :
- Julie ?
Toute à ma dégustation vanillée et en bonne andouille qui ne voit jamais rien venir, je replonge la main vers un autre pot de crème :
- Hmmmmph ?
- tu n’aurais pas… Tu ne serais pas…
- Je s’rais pas – sluuuurp – quoi ?
- Et bien… anorexique. C’est que… il faut bien avouer que tu n’es quand même pas bien grosse ma chérie !
Mon doigt, chargé d’une super lichée de crème, interrompt sa trajectoire vers ma bouche. Le pudding tiède fait quelques "floc floc" discrets en dégoulinant sur le parquet tandis que je coasse :
- Kwaaaa ?? Anorexique, moi ? Non mais, tu trouves vraiment que j’ai l’air d’une anorexique ???
- mais, ne t’énerve donc pas ainsi tout de suite ! On voit quand même tes os aux épaules… Et puis, tu as vraiment un petit derrière, des jambes toutes maigrichonnes…
Mon indignation est telle que j’en reste un moment sans voix. Puis, paniquée :
- Marinaaaaaaaaaa ! Tu trouves que je ressemble à un squelette, que j’ai les fesses tristes et les jambes comme des cuisses de grenouille ?
Ma chérie, un instant déconcertée par cette évaluation peu flatteuse de ma personne, vole aussitôt à mon secours avec sa véhémence coutumière (et ô combien salvatrice pour mon moral) de méditerranéenne :
- Mamma (elle appelle ma mère « mamma »), tu n’es pas sérieuse ? Julie est mince mais pas maigre ; elle en est même très loin ! Son derrière ? quoi, son derrière !! Elle a les plus jolies fesses du monde, toutes rondes, toutes fermes, toutes douces… Et ses jambes, elles ne sont pas maigres, ses jambes, quand même ! Fines, oui, mais pas maigres ! Elle a le corps élancé (regard super langoureux, un tantinet rêvasseur)… d’une délicieuse adolescente !
Tant de compliments me rassérènent un peu. Ma mère, pas têtue pour un sou, cherche à faire de la résistance :
- Oui, bien sûr… toi, tu es amoureuse… donc, tu n’es peut-être pas objective ! Moi, je suis sa maman et je m’inquiète. C’est quand même mon droit !
La moutarde me monte au nez :
- Arrête ça, tu veux ? Je n’ai aucun problème avec la nourriture !
Pour renforcer mon affirmation, je plonge à nouveau un index rageur dans la crème vanille.
Elle :
- Mais enfin, Julie, tu manges comme un moineau !
Vigoureux hennissement ironique de Marina :
- Ha !!! Comme un moineau ? Elle bouffe comme quatre ! C’est une blague ou quoi ?
(là, je me renfrogne, vexée)
- comme quatre, comme quatre, c’est vite dit. Et puis, il faut voir ce qu’elle mange aussi ! Des légumes crus le plus souvent, tels quels, sans sauce, sans rien !
- Mamma, tu es de mauvaise foi ! Oublierais-tu, déjà, mon osso-buco à la gramolata avec les pâtes fraîches d’hier ? C’est elle qui a fini la marmite avec le bon tiers de baguette qui restait !
Du bout des lèvres :
- Hu ! Bon, pour hier, c’est vrai… mais je dis simplement que ça ne lui ferait pas tort de manger autre chose que des racines et des salades !
Je grince :
- mais m’man, je suis obligée de manger des racines. C’est un peu comme les flamants roses, tu vois ?
- qu’est-ce que les flamants roses viennent faire dans la conversation ?
- Très simple, je t’explique : ces charmants volatiles doivent leur couleur à une variété de petites crevettes," l’artemia salina" – non non, ce n’est pas une blague ; sans ce minuscule crustacé, le Flamant ne serait qu’un flamant… pas rose !

- je ne vois toujours pas le rapport !
- Lorsque tu m’as mise au monde, m’man, tu as du te rendre compte de ma caractéristique principale, celle qui fait fondre Marina comme une praline sous le torride soleil d’été italien, hein ?
- Heuuu…
- M’enfin… je suis rousse, maman ! Une vraie, pure, flamboyante rousse !
- et alors ?
- et alors, et alors ! Et alors, pour rester flamboyante… je dois bouffer beaucoup de… carottes, tout simplement ! Ne ris pas, je te prie, c’est très sérieux ! Parce que… sais-tu ce que deviennent les rousses qui ne mangent pas carottes ?
Fataliste, dans un soupir de presque reddition :
- non ma chérie, je ne sais pas ; dis-le moi !
- des blondes, maman, des blooondes ! Rien que d’y penser, tiens… brrrr… Marina, il reste des carottes au frigo ?

( je demande sincèrement pardon à toutes les blondes)