Chemins de traverse

M*****
Elle venait du Maroc.  Cheveux chatains, bouclés-désordonnés.  Visage fin,
lèvres doucement pulpeuses, ourlées et très roses.  Corps fin, mais quatre
rondeurs indéniablement présentes, deux sous le T-shirt et deux à l'arrière
du jean.  Et des yeux verts qui vous défient.  Le tout enrobé d'une peau mate.
Surprenante.  Et pourtant, accessible.
Elle ressemblait à Pénélope Cruz, si vous voulez vous faire une idée.  Sauf
qu'elle n'avait rien d'espagnol.  "Une Cruz marocaine", c'est ce que j'ai
pensé quand je l'ai vue.
Et elle m'a fait un clin d'oeil la première fois que nos regards se sont
croisés.
Troublant clin d'oeil !  Quelque chose est alors né dans ma tête.
Pendant des semaines de proximité quotidienne, on n'a rien échangé d'autre
que des regards.  Si, des sourires. Je savais qu'on finirait par se parler.
Quand je sais que les choses finiront par arriver, je ne presse pas le
temps. Je les laisse venir à moi.
J'imaginais des choses sur elle...
Non, ahah, non.  J'imaginais des choses sur nous.
Ce n'était pas permanent, ça n'arrivait que lorsqu'elle passait dans mon
champ visuel.  Je l'imaginais alors, face à moi dans un amphi, dans la rue,
n'importe où, me parlant, puis tout à coup jetant sa bouche sur la mienne.
Puis me souriant, très fière d'elle.
Ces traîtresses de lèvres roses !  Combien de fois les ai-je imaginées, se
baladant furtivement sur ma peau ?   Sur mes mains, mes joues, mon cou.
Ailleurs, peut-être... J'ai un peu oublié.
Quand nous avons fait connaissance, quand j'ai découvert son accent joliment
aggressif, puis quand nous avons pris l'habitude d'aller boire des bières en
fin de journée, ça n'a pas cessé. Je n'en revenais pas de m'attendre
réellement à vivre des scènes obscènes purement construites dans ma tête.
Peut-être y prenais-je un malin plaisir.
Rien n'arriva jamais.
E*****
Masculine, mais pas tant que ça, les cheveux blonds mi-longs, elle jouait au
basket sans porter de soutien-gorge.
Je ne crois pas qu'elle était belle.
Elle m'a intriguée et attirée amicalement, d'abord.  C'était le genre de
fille qui me plaisait d'office, n'ayant pas l'air d'avoir un caractère
chiant.  Pas un caractère de fille.
Coïncidence, je suis sortie avec Gus, l'un de ses meilleurs amis.  Je me
souviens de quelques soirées chez lui, avec toute sa bande de potes, dont
elle.  Je me souviens surtout de la fois où mes idées se sont précisées.
Il était tard, la table de billard était couverte de M&M's et de Kro
décapsulées.  Tous parlaient de leurs projets pour l'année suivante, alors
que je me faisais discrète, fatiguée.
J'ai remarqué qu'elle aussi fermait sa gueule.  Elle m'a regardée, s'est
baissée vers son sac, me faisant signe d'approcher.  Et moi, je suis venue,
avec le coeur qui faisait des bonds.  Je crois même avoir, le temps d'un
sursaut cardiaque, eu l'espoir étrange -et traître- d'aller à l'étage, aux
chambres, avec elle.  J'ai eu une image assez nette du truc : c'était plein de
pénombre, de mains baladeuses et de langues mélangées.
Elle m'a montré juste discrètement qu'elle prenait un clope ;  non merci,
j'ai fait.  Et puis elle est sortie dans le jardin et je l'ai suivie, ma
bouteille à la main.
Il faisait nuit depuis longtemps.  Elle a tiré une première taf avant de
parler.
" - S'ils voient que je fume, ils vont encore m'engueuler, surtout Gus.  Mais
ça devenait lourd là-dedans.
- Ouaip, j'ai dit, après une gorgée de bière.  Ca m'enchante pas non plus de
dresser un plan de carrière ce soir.  Pour l'instant, c'est vacances."
On a parlé de tout, de rien.  Des autres, de Gus, des potes, d'elle, de moi.
Je savais que je ne la reverrais pas avant un moment.  Elle faisait ses
études dans une autre ville, et moi je restais là.
J'ai fini ma bière, elle a fini sa cigarette ; il faisait bon vivre, ce
soir-là, sous les étoiles.  C'était la première fois qu'on parlait vraiment.
Je crois qu'on s'est bien aimées.
Rien n'arriva non plus.
Je me suis bel et bien imaginé que ces deux nanas me désiraient.
Et réciproquement, ce sont les deux seules filles qui ont, un jour, fait
vaciller mon hétérosexualité.

10 réactions à “ Chemins de traverse”

  1. biowoman dit :

    mais peut-être qu’elles te désiraient vraiment, non ?

    c’est bien aussi des histoires qui n’en sont pas, je trouve

  2. Timec dit :

    Il y a plein de chances pour qu’elles se soient dit la même chose!
    En tout cas, ce sont de très beaux souvenirs!

  3. Dyne dit :

    Très jolis portraits ! J’adore ! Ca me rappelle un peu les nouvelles d’Anaïs Nin, sa façon d’écrire, de décrire ces femmes et ces hommes, ses rencontres. Bisous

  4. sheepyr dit :

    C’est jolies ces rencontres avortées :)

  5. djin dit :

    "il faisait bon vivre (…)"… avec une Kro?
    Beurk!
    Vous êtes malsaine, Prunelle!  ; )
     

  6. pHiLoGrApH dit :

    Vaciller seulement ? Rappelez-nous quand quelqu’une l’aura fait vibrer pour de bon ;-)

  7. stephane dit :

    Bonjour, je tenais à vous féliciter pour la qualité de votre blog. J’y reviendrai avec plaisirs.

  8. biowoman> j’aimerais le savoir ! car c’est vraiment en croyant qu’elles me courraient après que j’ai commencé à imaginer des choses. Timec > huhu, ce serait joliment con. dyne> wow merci; non je n’ai pas lu une seule ligne de Nin, mais j’en ai entendu parler… chez LaJulie, tiens ! sheepyr> oui je trouve aussi :) djin> ‘suis pas difficile, moi. Pi c’est toujours mieux qu’une Heinek. philo> je crois que ce n’est pas pour tout de suite, mon cher docteur ès clitoris. mais croyez bien que je ne manquerai pas d’aller le crier sur vos toits. stephane> ‘ici chez toi. merci au nom de Jul’s et Julie.

  9. Juliiie dit :

    Comme ça au moins on sait qu’il n’y a qu’une seule bi (gouine : ah, la bigouine… hum, bon, passons) chez les saintes chéries !Ceci dit, une grande partie des filles avec lesquelles j’ai parlé de pulsions lesbiennes m’ont avoué les avoir "ressenties" à une moment ou l’autre de leur vie.  Il semblerait bien qu’il en va de même pour les garçons mais ceux-ci se montrent plus discrets quant à ce genre d’écarts (même s’ils ne sont pas concrétisés) réprouvés par la MMMMorale.
    Bigs bizzzz, ma (sainte) chérie !
    Ju

  10. Papillllon dit :

    Euh, je confirme ce que dit Juliiie, je n’ai jamais eu d’amis que des mecs pour qui j’avais une certaine attirance – autocensurée bien sûr et refoulée et de là à, ho hého, mais quand même hein, faut bien dire ce qui est.
    Joli texte dis donc, vraiment.