A petits pas.

À petits pas, il rentre chez lui.

 

Depuis ce maudit accident il n’a jamais récupéré sa souplesse d’antan.  Il a, et aura toujours, une raideur dans la jambe gauche qui lui donne cette démarche boiteuse.

Il tient son sac de courses et sa canne d’une main tandis que, de l’autre, il pousse le portillon pour entrer dans le petit jardin du pavillon de banlieue.
Les gonds grincent doucement. 
Quand il emprunte l’allée, surtout lorsqu’il a plu et que les dalles sont humides, il fait toujours attention à ne pas glisser.  On ne sait jamais : son équilibre n’est plus ce qu’il était.

La canne précède ses pas, martelant le pavage, donnant le rythme au sac en plastique qui se balance de l’autre côté.

Il s’arrête pour humer les fortes odeurs du jardin après la pluie. Ça sent bon l’herbe mouillée.  
Le chèvrefeuille, près du perron, libère un parfum entêtant.  S’y mêle des senteurs, plus humaines, qui lui rappellent l’heure.

Midi passé.

Elle doit s’inquiéter de ne pas le voir rentrer, se demandant s’il ne lui est pas arrivé malheur. Dans la poche, le poulet rôti qu’il vient d’acheter réchauffe doucement sa cuisse.

Il se redresse et remonte péniblement l’allée.
La porte s’ouvre sans bruit.  Rien ne perturbe le silence de la maison.  Même les oiseaux, à cet instant, se sont tus.

Il avance, ombre claudicante de l’homme qu’il fut avant.

Il n’entend pas le bruit habituel des marmites qu’on bouscule, pas plus que le joyeux chuintement de la cocotte-minute. Sans se presser, sans chercher à savoir où se trouve son épouse, il pose son chargement sur la table, salivant d’avance en pensant au bon repas qu’elle va lui mitonner.

Avant, c’était à lui que revenait cette tâche.  La cuisine était son territoire privilégié.
Mais depuis l’accident… d
epuis ce maudit chauffard, trop bourré pour faire la différence entre un poteau et un homme, la vie - leur vie, était devenue différente.

Elle avait arrêté de travailler pour mieux s’occuper de lui,  pour l’aider à vaincre ses peurs et ses incessantes hantises.

Il ne sortait plus presque plus, même dans le jardinet.
Aujourd’hui avait été la première fois.

Parce que les premiers beaux jours étaient là, parce qu’il voulait lui faire une surprise.  Voir, encore une fois, son visage s’illuminer, comme avant, quand il lui ramenait un petit cadeau ou qu’il rentrait plus tôt du travail.
Comme avant !
Maintenant, à chaque nouveau pas, pour chaque geste, elle veille, l’encourage et s’émerveille de tout nouveau progrès.
Comme on surveille un enfant, avec la crainte qu’il tombe puis s’emporte dans une soudaine crise de colère.

Mais, aujourd’hui, il n’y a même pas le ronflement de l’aspirateur pour briser cet impressionnant silence qui pèse sur le logis, telle une chape de plomb.

Il va vers le salon.  La canne laisse des petites traces rondes, humides et brillantes, sur le carrelage.  Par peur de tomber, il n’a pas enlevé ses chaussures boueuses.  Elle nettoiera plus tard, quand il fera sa sieste - quand il n’aura plus besoin de sa présence tellement rassurante - dans la pénombre des volets clos.

La porte du salon gémit lorsqu’il la pousse, déchirant les derniers lambeaux de la quiétude.

Sur son fauteuil, la tache blanche d’un méchant bout de papier.
Une lettre, un adieu.
Il lève la tête et voit, dans la semi pénombre, sa femme pendue à la grosse poutre centrale.  

Là où lui même s’était vu un milliers de fois quand il pensait qu’il ne remarcherait plus. À chaque fois qu’elle passait, il désignait l’endroit en lui disant « Tu vois, un jour tu me retrouveras accroché là. »

 

Sur le papier qu’il tient d’une main tremblante, juste une phrase : « Tu vois, c’est toi qui m’a retrouvée, accrochée, là. »

5 réactions à “ A petits pas.”

  1. raoul dit :

    wahou !

  2. Alexandre92 dit :

    Remarquablement ecrit… une tranche de fiction qui fait froid dans le dos… et dont la chute (!) laisse pantois…Chapeau bas mademoiselle (et alors les commentaires ?)

  3. Juliiie dit :

    Moi aussi, j’ai trouvé ce texte excellent.  L’incursion de l’extraordinaire (morbide, d’accord) dans un ordinaire, tout compte fait, encore plus morbide par sa dose de désespoir quotidien.  Qu’on ne s’y trompe pas quant à ma douce Juls : ce texte ne relate pas son véritable caractère – heureusement  mais je lui trouve, souvent, quelques points communs avec Mercredi Adams : belle (sensuelle) et dotée d’une ironie (complaisante ?) envers les sujets qui dérangent (dont la mort).  Moi, je l’adore.
    Comme je te le disais sur MSN, ‘tite soeur : écris ce que tu veux sans te soucier des réactions.  Ils finiront par comprendre !
    MorticiaJulie

  4. Timec dit :

    C’est vrai qu’il n’y a pas beaucoup de commentaires… Je l’ai lu tôt ce texte, et je ne sais pas quoi dire… C’est bon, très bon, ça calme, ça casse, ça me fait l’effet ‘sortie de salle obscure après un film qui nous a mis une claque’ (pas d’exemple… dsl) : je me dis juste : ‘merde!’, ouais, un gros merde qui fait mouche! Continue!

  5. ralphy dit :

    Comme quoi, tout vient à point pour qui sait attendre. Tristement splendide.