Alcools

Ca commence un peu comme dans les films : une grande blonde avec un corps de statue grecque. Mince mais des formes généreuses, tu vois ?
Ses lunettes carrées lui donnent un air faussement sérieux, presque candide.
Elle a la réputation fermement établie de coucher.
Avec n’importe qui, n’importe où, n’importe quand.
Juste histoire de plaisir.

Ce jour, il y a fête au bahut et elle a bu, comme à chaque fois, au point d’en devenir malade.


La plupart des jeunes ne tentent-ils pas cette expérience au moins une fois ? 

Boire !  
Boire pour obtenir le respect des autres, boire pour s’amuser, pour être cool ; boire, juste pour être  humain parmi les humains. 
Au petit matin, les moins aguerris vomissent les différents cocktails, absorbés durant la nuit, dans le caniveau.

 L’alcool a cette vertu toute particulière de dissoudre les inhibitions en même temps que la fierté.

Elle est bien trop saoule pour se rendre seule aux toilettes.
Ses copines l’accompagnent.  

Voyant que son état ne s’améliore pas, elles la traînent alors jusqu’aux douches du gymnase.
Là, s
ans s’inquiéter pour ses vêtements, elles ouvrent grand les robinets. 
Elle, affalée, telle une poupée de chiffon, les yeux dans le vague, se rend à peine compte de ce qui lui arrive.

Une main la secoue.  Pas de réaction.

Voix lointaine, déformée, méconnaissable :
- 
Laisse tomber, elle est complètement bourrée. Vaut mieux la laisser là.  Au moins, si elle gerbe, elle sera au bon endroit pour se nettoyer ! 

Bruit de pas qui décroît dans le silence du grand gymnase.
La porte se ferme dans une grincement sinistre tandis que, dehors, la fête bat son plein.
C
ombien de temps passe t-elle les fesses dans l’eau ?  Enfin, l’alcool ayant légèrement relâché son emprise, elle se décide à bouger tant bien que mal.
Elle se relève lentement, s’appuie aux murs, retombe – s’affale plutôt ! 
Nouveau grincement sinistre de la porte.
 

C’est pas trop tôt, elles ont pris leur temps pour revenir, croit-elle penser alors qu’elle gromelle entre ses dents

Les pas se rapprochent.
Voix graves,  trop graves pour être celles de ses copines.
La lumière s’allume, l’aveuglant brusquement. Elle cligne des yeux.
Autour d’elle, des silhouettes.  Les voix sont méconnaissables,  déformées par l’écho de la salle et  ce putain d’alcool qui clapote dans son cerveau, dans ses yeux, ses oreilles.
Elle essaye à nouveau de se relever – toujours sans succès.  Sa déchéance fait rire ceux qui l’entourent.

nue, juste habillée des vapeurs d'alcool, jambes ouvertes, obscène

- On va t’aider, t’est trempée !

Des mains viennent vers elle, l’obligent à lever les bras, tirent sur ses vêtements, la bousculent.
Un peu.
Sans trop savoir comment,  elle se retrouve nue, frissonnante, face à ces silhouettes incertaines.  
Des yeux, avides, excités par l’alcool, brillants d’une joie malfaisante, la détaillent.
Elle, assise par terre, perdue, à leur merci, baisse la tête.
Ils la touchent, la palpent, la caressent maladroitement, sans intention de lui offrir un quelconque plaisir.  L’un d’entre eux se masturbe au dessus de sa tête, éjacule dans ses cheveux.

Humiliations.

Ils lui font prendre des poses obscènes, les plus choquantes qu’ils peuvent imaginer.
Ils la mettent debout, l’obligent à marcher, juste pour la voir trébucher, tomber… juste pour rire d’elle.
Etalée sur le carrelage, les cheveux, par l’eau collés au visage, elle s’offre à la cruauté de leurs regards. Sans aucune pudeur ;
sa conscience toujours anesthésiée par les vapeurs d’alcool.
Cuisses ouvertes, sur le ventre, sur le dos, elle s’exhibe sous tout les angles.
 Et eux, ils rient, ils rient… 
Ricanements, rires nerveux, rires gras… ils emplissent l’espace de leur joie, se repaissent de son humiliation.

Puis, les uns après les autres, ils finissent par s’en aller.

Un seul reste.

Il la regarde encore un long moment gigoter sur le dos, cuisses ouvertes, sexe béant.
Il la regarde toujours en sortant sa queue ;
il la regarde encore et toujours lorsqu’il la pénètre.

 Toujours ces yeux.
Fixes, inquiétants.
La poupée blonde se soumet aux yeux,
s’offre aux caresses.

Cette nuit, elle est à lui… grâce à l’alcool.

Demain sera un autre.

Avec tendresse, il écarte les mèches de cheveux blonds, dégage le visage.
Sans se presser, il profite encore de son ventre, de sa bouche, de sa chair.
Elle se fait généreuse, au point de gémir sous ses assauts.

Sa passivité souriante lui donne tout pouvoir sur elle.
Il l’enveloppe dans une serviette, sèche les traînées de foutre.

Le jour naissant la trouve encore un peu comateuse.
Elle se redresse difficilement, s’étonnant à peine de sa nudité.
Jure à voix basse, à cause de ses vêtements humides et roulés en tas dans un coin.

Peut-être se rappellera-t-elle de cette nuit.
Ou peut-être pas.

La mémoire est tellement fuyante…
parfois.

 

 

 

 

 

 

 

15 réactions à “ Alcools”

  1. Juliiie dit :

    Moi, cette histoire m’a prodigieusement intéressée quand tu m’as dit que le fond était authentique.
    Histoire trouble, double !
    Insane… et pourtant !
    La « réaction sociale acceptable » DOIT ETRE : beurk, comme le dit si bien Sheepyr.
    Oui mais, facile de proclamer : j’aime blanc, plus blanc que blanc, supporter du blanc.
    Mais qui est VRAIMENT blanc, hein ?
    Mon questionnement vaut pour les hommes ET les femmes !
    La véritable nature humaine est indéniablement souterraine !
    ombres et mystères, réactions pas toujours logiques.

  2. ralphy dit :

    Je pense que le « beurk ! » est à adresser autant à l’irresponsable jeune fille, qu’à ses agresseurs sexuels et son violeur.J’en profite pour féliciter jul’s pour son texte, qui — très clairement — suscite le plus grand dégoût. Bravo !

  3. sheepyr dit :

    Merci Ralphy de cette lecture très juste de cette onomatopé. Je n’aurait pas donné d’autre définition. N’était ni blanc, ni blanc blanc, mais tout en nuance de gris (comme mon blog) cela n’était pas un jugement. D’autant que j’ai quelque trous de mémoire important avec l’alcool datant du même âge.

  4. qi132+ dit :

    Le dégoût n’est pas la seule émotion que ce texte m’invoque… parfois, furtivement, l’impression forte que l’ivresse apporte une lucidité inaccessible autrement.

    Je repense à Gabin qui, dans Un singe en hiver, répond à sa femme impuissante : « Ce n’est pas l’alcool qui me manque, mais l’ivresse. »

    De qui est l’illustration?

  5. Flo dit :

    Glauque… Très glauque… Mais seulement glauque…
    Dommage.

    Tu as mis en place le dégout, tu dérives vers… je ne sais pas, autre chose. La tendresse ? Pas vraiment, ou en tous cas tu ne fais que l’effleurer. C’est dommage que tu n’ai pas plus joué avec, que tu ne nous ais pas balancer d’un sentiment à l’autre pour nous achever d’une petite… surprise.
    Du coup, j’ai ce petit goût de trop peu sur les lèvres ;-)

    Ce n’est bien sur que mon avis et je n’ai aucune prétention. Je te livre simplement ce que j’ai vécu à travers ton texte.

  6. pHiLoGrApH dit :

    Chacun apprend la vie à son rythme et par les chemins qui s’offrent à lui. Ajoutez-lui quinze ans, un mari respectueux, cunnilinguiste romantique du vendredi et enculeur mou du dimanche, parfait sous tout rapport et je vous le joue à pile ou face : une chance sur combien qu’elle ait à l’occasion la nostalgie de ce temps ou, jeune et insouciante, elle se bourrait la gueule et se faisait dégoupiller par des gicleurs de fond de bal ?

    Gardons-nous bien de croire que tout est dit lorsque l’on résume cet épisode à un viol. La loi est claire à ce sujet, certes, mais au-delà des catégories communes, il reste une part d’irrésoluble dans le fait de passer du statut de « victime de ses propres actes » à celui de « victime des actes d’un autre ». Certains suicides sont régénérateurs.

  7. Julien Lem dit :

    Je suis troublé par la banalité de la scène. Incontestablement il s’agit de viols… Mais elle me rappelle tellement les récits du dimanche soir, au pensionnat, que tout le monde (moi compris) trouvait drôles. Alors j’ai aussi envie de dire « beurk », mais surtout « beurk l’alcool » qui tue l’imagination autant que le sens de la dignité.

  8. Loupiot dit :

    Ouch, je retrouve enfin la trace de Julie et Marina, plusieurs mois après avoir perdu leur tracen et le texte est effrayant, mais tellement justement décrit…

    Bises à vous depuis la france et les bords de mer oniriques

  9. Alexandre92 dit :

    Hé bien non je ne trouve pas que ce soit uniquement glauque. Ca le serait si c’était totalement inventé (du genre « je fantasme sur le viol »)

    Mais on sent que ca n’est pas le cas (aucun des codes du fantasme ne transparait dans ce texte) et Julie nous le confirme dans le second commentaire.

    J’ai trouvé ce texte remarquablement écrit, avec une vraie précision d’orfèvre dans les adjectifs et les noms employés. Et c’est ca qui nous fait passer d’une scène de tournante qui n’est qu’effleurée (chacun y a mis ses propres tourments, rien n’y est vraiment décrit et il y a comme un fondu au noir très cinématographique quand ca pourrait devenir très très glauque et descriptif d’un viol) à une scène où la « normalité » des rapports revient à la charge (un homme, une femme, des chabadabadas et deux glaçons dans mon scotch siouplé)(je schématise…).
    Félicitations pour ce très délicat et discret basculement, marque d’un auteur que j’ai envie de découvrir plus avant…

    Et j’ai juste envie de rajouter que cette sensibilité à écrire et décrire ce que d’aucuns trouvent insoutenable sans jamais verser dans le voyeurisme insupportable d’un « Irréversible » est aussi du au fait que l’auteure est femme. Un homme comme Gaspar Noe se croit obligé de tout filmer. Une femme comme Jul’s va suggérer simplement. N’est ce pas plus fort ?

    Et je terminerai en vous disant simplement merci pour ce blog… je suis venu pour Julie, je reste pour vous trois…

  10. Big dit :

    Les textes de Jul’s sont d’une extrême noirceur. J’aime beaucoup, mais je suis curieux de voir percer la lumière à travers les nuages sombres. Mais pas trop tôt, on a le temps…

  11. Derufin dit :

    Ce qui sauve un peu la morale de l’histoire c’est que l’alcool ingurgité, l’a été de façon voulue.
    Mais si on projette un peu et que l’on remplace l’alcool par un handicap quelconque, on se rend compte alors qu’il est nécessaire pour son intégrité physique d’avoir un ange gardien qui veille un peu mieux qu’un « bon ami de soirée » qui vous tient les cheveux pour aller vomir…

  12. sheepyr dit :

    Entre volonté et conscience y’a comme un gap non Derufin ?

  13. Derufin dit :

    Certes, comme entre inconscience et contrainte !

  14. Big dit :

    D’après ce que j’ai entendu à la radio, la réalité a rejoint ta fiction il y a peu… Une gamine sort de boite avec des copains, finit la soirée chez l’un d’entre eux, se réveille avec les vêtements en lambeaux et des photos d’elle dans des positions outrageantes sur le net. Moche.