Aline ou les infortunes de la débauche.

Je gare ma petite auto sur la place du village. Pas le temps de fermer les portières que Madame S., commère patentée, me saute littéralement dessus :

- Mais qui voilà ! Bonjour Julie, ça va ? Ta maman aussi ? Et ton papa ?

La vieille rombière sait pertinemment bien que mes parents ont divorcé mais c’est son plaisir à elle de poser des questions qui pourraient déranger. Je ne prends d’ailleurs pas la peine de répondre car je sais qu’elle se fout bien de mes réponses. Un coup d’oeil vers la boutique archi bondée de notre boucher-traiteur communal m’apprend que j’ai – hélas – bien le temps d’écouter les derniers ragots de la province. À cette heure avancée de l’après-midi, fallait m’y attendre. Je me mets en position "sourire figé, neurones en roue libre" tandis que mââme S. commence à mitrailler :

- blaaablablablablaaaa untel, blablablaaaaa Unetelle, et ta voisine blablabla… à propos, la petite blabla…

On devrait l’inviter chez M. O. Fogiel, la kalachnikov du potin d’campagne, le p’tit con se flinguerait après 3 minutes.
Au plus fort de la tourmente (verbale), je regarde, distraite, une voiture se garer de l’autre côté de la rue. La passagère, une magnifique jeune brunette au regard incroyablement langoureux, en descend pour se diriger vers la boutique du boucher tandis que le conducteur s’installe contre l’aile avant de son véhicule en scrutant les environs à la façon de terminator quand il est en rogne.

(photos : Monica Belluci dans Malena)

Je hausse un sourcil et, sans façon, coupe la parole à mon assommoir :

- Ben dites donc ! Il a pas l’air rigolo, çui-là, dis-je en le désignant discrètement du menton.

Mââme S. trépigne littéralement sur place. Un long filet baveux orne son beau menton poilu – signe de potin premier choix en souffrance :

- Ah comment ? Vous ne savez pas ? Pourtant, il habite pas loin de chez vous…
- Boah, vous savez…
- C’est monsieur M. Il était directeur du personnel aux usines Duchmol !
- Ceux qui ont délocalisé la production vers la Chine après 20 plans de restructuration ?
- Ouiiii ! Terrible, hein ! Ben quand ils sont partis, ils ont viré ce pauvre monsieur M.

Vu le poste qu’il occupait, ce bon trouffion aux ordres de la direction a dû participer aux vagues successives de licenciements massifs alors je ne vois aucune raison de le plaindre. Mââme S. continue :

- Un peu plus tard, son épouse demandait le divorce. Paraît qu’il devenait méchant mais c’est ce qu’elle dit, hein, parce qu’en réalité, elle fricotait déjà avec un autre !
- Ah !
- Et comme si c’était pas encore assez, v’la sa fille – sa fille c’est Aline, celle qui vient d’entrer dans la boucherie, qui fait une fugue ! À 16 ans ! Et vous savez où qu’on l’a retrouvée ?
- Euuuh !
- en Nollande !
(comprenez : en Hollande)
- Ah ?
- Et vous savez c’qu’elle faisait, en Nollande ?
- Elle fumait du Nackick ?
- Hein ? Du quoi ?
- Rien rien, continuez !
- Elle tournait dans des films por-no-gra-phi-ques ! À son âge !

- Vous savez, la majorité sexuelle chez les bataves est de 17 ans et je doute que les pornographes de là-bas soient très sourcilleux quant à…
- … Et c’est certain qu’elle a tourné, hein ! Paraît qu’elle avait plein d’argent dans son sac quand la police nollandaise l’a arrêtée ! Depuis, son père ne la lâche plus d’une semelle ! Elle n’a plus le droit de sortir seule, même pour faire des courses !
- Beuuuh ! Mais il ne va pas pouvoir la cloîtrer ainsi jusqu’à sa majorité, tout de même !
- Ha ! Mais quand on est désespéré comme lui, vous savez !
- C’est une solution ça, tiens ! Un jour, il se réveillera et elle sera de nouveau partie ! Bon, faut que je vous laisse, je dois aussi faire des courses et l’heure passe !

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Le boucher me salue d’un joyeux "bonjour mamzelle Julie !" accompagné d’un large sourire commercial. Sa clientèle (bourge de chez bourges unlimited) m’ignore royalement. Les gens, maintenant, s’ils n’ont rien à te vendre, tu peux toujours courir pour qu’ils te saluent. Derrière leur tronche de zombies, y’a plus rien que le magasine télé ouvert à la page du jour.

- C’t’à qui l’tour, braille le jovial dépeceur de bestiaux.
- à moi, à moi, répond une mémé toute replâtrée en se levant de l’un des quatre sièges d’attente.

Comme les autres clients préfèrent rester debout, la jolie jeune star nollandaise finit par occuper le siège qui vient de se libérer. Aussitôt, la "brave" ménagère à côté d’elle se lève d’un bond et s’éloigne en lui jetant un regard courroucé.
Ma doué, ce regard !
Aline, un court instant décontenancée, relève le menton et, en guise de réponse, affiche un léger sourire moqueur à l’assemblée. Afin de parfaire la provocation, elle croise ensuite les jambes, dévoilant en partie ses superbes cuisses.

Les regards des trois hommes présents changent. C’est subtil mais indéniable. Peu importe que la fille soit mineure : elle est belle, excitante.
Oubliés, épouses et bambins. Leurs narines se dilatent, leurs yeux brillent.
Ils doivent connaître son histoire. Dans un petit village, tout le monde sait tout sur tout le monde.
Après tout, en Hollande, elle a dû mesurer des mètres de bonnes queues dures, la petite garce. Elle en a pris plein sa bouche, plein le ventre et qui sait… plein le derrière, peut-être !
Ces réflexions, quoique muettes, je peux les lire sur leurs trombines rosies par l’excitation. Quand on est capable de vendre son cul à 16 ans, faut pas s’attendre à être respectée.

Je vote un grand sourire et clin d’oeil complice à la belle avant de m’asseoir sur le siège voisin du sien et dévisager, candide, ces dignes femmes du voisinage au bord de l’apoplexie.
Si nous étions dans un pays islamiste, Aline serait lapidée ; si nous étions en 1945, en France, elle serait tondue sous les crachats et les quolibets.

Des lointaines cavernes néandertaliennes aux prestigieux gratte-ciels actuels, rien n’a vraiment changé : la haine tribale envers ceux et celles qui refusent de se plier aux règles reste intacte.

9 réactions à “ Aline ou les infortunes de la débauche.”

  1. Melie dit :

    "sourire figé, neurones en roue libre"Mais c’est la description de l’écoute neutre et bienveillante ça ! (enfin presque, à voir pour le "bienveillante") Tu aurais pu être analyste huhuhu

  2. robertdeniro dit :

    Un matin de cet été, dans l’un de ces village au confin de notre belle province (peut-être le même) … j’avais l’impression d’être invisible,…j’ai ressentis un tel sentiment de rejet que de boire un café à une terasse est une expérience que je n’ai pas envie de revivre,… quelque soit l’acceuillante chaleur de l’été… Bien sur que cela existe encore !!!!

  3. ted_bundy dit :

    que dire a ça ?                                                                                                                                           l’aveuglement humain n’a pas vraiment de limite, la mechanceté, non plus d’ailleur…              aaah Juliiie, tu a une façon de prsenter les choses tellement… bref, c’est toujours un plaisir de te lire.                                                                                                             

  4. Dyne dit :

    Jolie réflexion qui m’apparaît très réaliste. Après, savoir ce que pensaient réellement ces messieurs aux joues rosies est une autre histoire… Quoi-que.

  5. ted_bundy dit :

    enfin dyne, comment des hommes respectables pourraient fantasmer sur une jeune fille de 17 ans ? si ?

  6. Laurent dit :

    "M. O. Fogiel (…) se flinguerait après 3 minutes"Chiche! ça, ça serait choutte!

  7. Dyne dit :

    ted_bundy : ces hommes respectables, comme tu le dis, sont aussi des êtres humains… ;) Et en fait je n’ai pas saisi le sens de ta phrase/question :o/

  8. ted_bundy dit :

    ma phrase/question etait purement ironique. je l’ai mal furmolé, ça m’arrive souvent…en fait c’est leur hypocrisie (à ces hommes) qui me degoute.et ce com ne sert a rien…mmf au revoir

  9. Dyne dit :

    lol ! O.K. j’avais hésité sur l’ironie ;)) Je comprends mieux !