Cocaïne 10, les toits de Paris.

Pour un fugitif, les grandes villes, avec leur mouvement incessant, sont rassurantes. Je redouble cependant de prudence : un simple contrôle routier pourrait nous être fatal. Avant d’entrer dans Paris, je me suis garé dans un petit coin calme afin qu’Agnes puisse se changer. La pauvre est en état de choc, prostrée, recroquevillée sur son siège. Elle se souviendra toute sa vie de cet anniversaire.
Plus j’approche de mon appartement et plus ma fébrilité grandit. Je n’ai qu’une hâte : ôter ces vêtements raidis par le sang et me débarrasser de l’odeur ; l’odeur de mort, de carnage.
Rue St Sulpice, rue de Grenelle, tout est calme. Je me gare rue de Beaune. En cas d’alerte, les quais nous offriront un dégagement rapide.
Je secoue ma compagne d’infortune :
- Agnes, courage. Une petite douche nous ravigotera…
- Faut nous rendre, Luc. Après tout… nous n’avons rien fait !
- Ah, et tu crois vraiment en la sagacité de la maison poulaga, toi ?
- Pourquoi pas ?
- Agnes, tu me ferais presque rire ! Les braves inspecteurs qui nous cuisineraient n’ont rien à voir avec le commissaire Maigret. Ils obéissent à LA règle : faire très simple, un plus un égale deux, point !
- Mais… nous avons des droits, merde !
- Si tu possèdes de l’argent et des relations, tu as effectivement des droits. Ouvre les yeux ! La police n’a pas été créée pour le citoyen lambda mais bien pour servir le pouvoir !
- Tous les flics seraient ripoux ?
- Je n’ai pas dit cela. Je dis simplement qu’ils obéissent aux ordres. T’as déjà vu des CRS qui matraquent ministres, préfets ou industriels, toi ? Un chien ne mord pas la main qui le nourrit. Liberté, égalité, fraternité, c’est de la daube ! Toute démocratie est un vaste décor en carton pâte, ma belle ! Tu me diras que c’est mieux que rien, d’accord… tant que tu acceptes le harnachement et que tu tires la charrette. Tu as le droit de dire : pitié monsieur, merci monsieur ! Bon, c’est pas le moment de refaire le monde, le temps nous est compté. Bouge tes jolies fesses.
Nous remontons la rue de Verneuil, quasi déserte en fin de nuit. Je surveille chaque voiture en stationnement, chaque encoignure chaque recoin sombre. Face à la porte de mon immeuble, je compose le digicode. La serrure claque. Agnes, plus propre que moi, risque un oeil à l’intérieur avant de chuchoter : "personne, c’est OK". L’ascenseur poussif nous dépose sur mon palier. Dès que nous sommes à l’intérieur, je me débarrasse de mes vêtements souillés et me rue sous la douche. Agnes m’y rejoint quelques secondes plus tard. Nous nous savonnons, frottons, récurons avec une ardeur proche de l’hystérie.
Mes dérèglements sexuels semblent anesthésiés et c’est bien ainsi. J’ai la désagréable impression que mon corps est vide ; un vide glacial et effrayant que nul bain, si brûlant soit-il, ne pourra plus jamais réchauffer.
Cette sensation ne m’est toutefois pas inconnue mais je ne parviens plus à me rappeler pourquoi je l’ai éprouvée auparavant. Une partie de ma vie reste obstinément dissimulée derrière un épais brouillard.
Un brouillard qui m’épouvante sans que j’en sache la raison.
Agnes interrompt mes réflexions moroses :
- Luc, j’ai soif !
- Il y a de l’eau dans le frigo. J’achève de m’habiller et je te rejoins.
Je l’entends ouvrir la porte du réfrigérateur puis, tout à coup, crier. Un drôle de cri, rauque et entrecoupé de plaintes animales, qui me donne la chair de poule. Lorsque je déboule dans la cuisine, je la vois pétrifiée, éclairée par la simple lumière de la glacière ouverte. Elle en fixe l’intérieur avec une sorte de stupeur atterrée… avant de perdre connaissance et s’écouler lourdement sur le carrelage. Contemplant les claies, moi aussi, je ne suis pas loin de faire la même chose qu’elle : posées sur un grand plateau à gibier, trois têtes blafardes me dévisagent de leurs yeux vitreux. Il y a Bernard, le mari d’Agnes ainsi que son camarade "il duce". La troisième tête est celle de Margault. Jamais plus elle ne trompera son fiancé.
Je réprime difficilement la nausée qui s’empare de moi.
Si j’avais encore le moindre doute quant au fait qu’on veut m’impliquer, il vient de s’évaporer.
De tasses d’eau froide en petites gifles, je parviens à ranimer Agnes. Elle ouvre les yeux, me regarde sans comprendre puis, d’un coup, la mémoire lui revient, déformant son visage en un hideux rictus d’épouvante :
- C’était… c’était donc toi !
- Dis pas de conneries et réfléchis : je n’ai pas eu le temps de venir ici déposer ces horreurs puis retourner chez toi ! De plus, je n’avais aucun moyen de locomotion !
Elle semble un peu se détendre :
- Oui, c’est vrai… excuse-moi !
- T’excuser ? Mais de quoi, grand dieu ! Nous nageons en plein cauchemar ! Je t’avais bien dit que c’est moi qu’on visait. Quelqu’un veut me foutre tout ce patacaisse sur le dos… mais… pourquoi ! Je ne comprends pas. Une chose est sûre : nous devons foutre le camp d’ici, et au plus vite ! Celui qui a fait ça est très certainement à l’origine de l’arrivée des flics chez toi. Il devait penser que je me ferais cueillir là bas. S’il surveillait les abords de ta maison, il a dû se rendre compte que nous avons réussi à fuir…
À cet instant, mon portable se met à vibrer. J’hésite un peu. Et si c’était déjà les flics ? Un négociateur qui me sommerait de me rendre. Je prends l’appel et reconnais directement la voix de l’une des jumelles :
- Lucas, si t’es chez toi, fous le camp au plus vite, les flics arrivent !
- Ah ouais ? Et comment tu sais ça, toi ?
- Nous avons un scanner branché en permanence sur radio-flic. Grouille, bon sang ! Et ne prenez pas votre voiture : ils en ont donné le signalement et l’immatriculation !
- Saleté de b… de m… !
De la rue me parviennent des bruits de moteurs, de pneus martyrisés et de portières. Un coup d’oeil prudent à la fenêtre me renseigne. Je lance un laconique "trop tard" aux jumelles avant de couper la communication.
Agnes me regarde sans comprendre, au bord des larmes. Je la prends par la main :
- Les flics ! Vite, sur les toits !
- Sur les toits ?
- Oui ! Par les toits, nous pouvons accéder à la rue de Lille. C’est notre unique chance de leur échapper !
- J’en ai marre, Luc… j’abandonne !
- Arrête tes conneries et bats-toi jusqu’au bout ou ta vie sera définitivement foutue !
Lorsque j’ouvre la porte donnant accès aux toits, l’ascenseur se met en branle. On ne peut pas vraiment dire que nous jouissons d’une confortable avance.

Nous passons sur les toits côté rue de Lille. Je me baisse et ouvre une tabatière. Agnes secoue la tête :
- On n’y voit rien ! Et si c’est très haut, et si…
- Je connais, t’en fais pas. Il n’y a même pas deux mètres cinquante. C’est un débarras de service. Tu passes la première ; si je te tiens par les bras, tes pieds seront à quelques centimètres du plancher. Fais-moi confiance et dépêche-toi, s’il te plaît !
Elle finit par se couler dans l’ouverture en geignant. Après un bref regard vers mon immeuble, je la suis.
- On n’y voit vraiment rien, répète ma compagne de cavale d’une voix plaintive.
De ma poche, j’extirpe un porte-clefs muni d’un mini torche. Le pinceau de lumière est suffisant pour me situer. Sur la gauche, j’avise une vieille table que je place sous l’ouverture que nous venons d’emprunter. Je saute dessus, inspecte une dernière fois les toits puis referme et verrouille l’abattant.
À mon grand soulagement, la porte du réduit n’est pas fermée à clef :
- On galope vers la sortie, le plus discrètement possible, OK ?
- Nous allons nous faire pincer, Luc, c’est une question de minutes alors… à quoi bon ?
- Négatif, ma belle. Il faut y croire. Les flics ne savent pas à quel moment nous sommes arrivés à mon appartement. Ils le sauront vite, bien sûr, mais cela nous laisse quelques précieuses minutes de répit que nous ne pouvons pas gaspiller. Si nous conservons notre liberté, nous pourrons peut-être parvenir à nous innocenter mais si nous tombons aux mains des flics… tu veux vieillir en prison ?
- Non, bien sûr que non !
- Alors on bouge, on se magne, on précipite le mouvement !
Nous dévalons les étages comme des fusées – toute discrétion oubliée.
La rue de Lille semble des plus calmes mais je sais que le piège est en train de se refermer. Chaque seconde est importante. Je m’oriente vers la rue des Saints Pères malgré les protestations d’Agnes :
- Où vas-tu ? La voiture est garée de l’autre côté !
- La voiture est repérée. Nous ne ferons pas cent mètres si nous la prenons.
- Et mes vêtements ?
- Sans commentaires !
Mon portable vibre à nouveau dans ma poche :
- C’est Sadie ! vous avez pu vous en sortir ? Où êtes-vous ?
- Pourquoi te le dirais-je ?
- Nous sommes rue des Saints Pères, dans ton quartier. Lucas, nous sommes là pour t’aider ! Malgré les apparences, nous sommes tes alliées, crois-nous !
- Pas confiance, désolé !
- Ils sont en train de boucler le quartier… merde !
- Quoi !
- Ils nous obligent à bifurquer par la rue de Lille ! Ils bouclent le quartier !
Je vois, en effet, un fourgon mercedes vert bouteille se diriger vers nous. Le véhicule s’arrête à notre hauteur et la porte latérale s’ouvre à la volée. Une des jumelles se penche, tend la main vers nous :
- Vite, viiiite !
- Pourquoi devrais-je te faire confiance, hein ?
La jeune splendeur venimeuse hésite quelques instants, puis :
- Nous ne sommes pas tes ennemies, Luc, nous sommes… tes soeurs, ou plus exactement… tes demi-soeurs !
- HA ! Et puis quoi encore ?
- Si on sort de ce merdier, je te jure que je t’explique tout mais monte, s’il te plaît ! S’il te plaît !
Au loin, les sirènes de polices s’amplifient, se multiplient. Je ne sais plus quoi faire. Agnes lâche ma main et se rue dans le fourgon. Sadie me presse de la suivre.
Vaya con dios.
Je grimpe, moi aussi, dans le véhicule
aaah et dire que c’est le matin, que je suis presser.je n’ai pu que survoler mais deja je suis pris par ce nouveau rhytme que tu donne a ton intrigue et toujours ce fichu suspens, bravo (encore eh oui…)
Ahh ma dose… Depuis que tu as trouvé ton rythme, c’est toujours aussi remarquable… Et on aura peut-être quelques explications sur le mystérieux passé du héros et sur les deux jumelles dans le prochain numéro (tu es partie pour nous faire languir jusqu’au milieu de l’année prochaine à ce rythme là…)
Qui joue quoi comme jeux ??????? Et la série des pourquois qui s’aligne les uns dérriéres les autres …. du grand art,… !
J’adore ! Avec le cliffhanger et tout et tout…Et puis tu places tes héros dans un quartier que je connais bien… (d’ailleurs pourquoi à Paris ?)Par contre Luc parle avec un langage très écrit : "j’achève de m’habiller" ;-)
Ted > Evidemment, entre la toilette, le café, les toasts et les infos du matin, sans compter le sommeil qui tarde à quitter les neurones… dur dur !
Alexandre > Milieu de l’année prochaine, quand même pas, hein ! Quoique !!
Robert > C’est le moment le plus jouissif pour un narrateur : semer les "pourquoi" ! le plus dur reste à faire : répondre en conservant l’intérêt des lecteurs ! Je révise toutes les théories de la narration !
Melie > Je me méfie un peu du cliffhanger car trop de scénaristes l’utilisent (trop, parfois) dans les séries télévisées américaines actuelles mais c’est indispensable pour tenir le lecteur en haleine. Pourquoi Paris ? Parce que c’est une ville que j’aime beaucoup, pleine de mystères et de quartiers historiques parlants. Sans compter le fait qu’elle est bâtie sur un inextricable réseau de galeries souterraines. De quoi faire rêver à l’infini, non ?
la toilette c’est le soir, mais deja entre le ptit dej’ et l’habillage, j’ai tout juste le temps de profiter du temps justement.bref, quand va tu areter de mettre autant de suspens dans ta nouvelle (roman ???)mais je confirme ce que j’ai dis tout a l’heure, le changement de rhytme est bien mener (et d’ailleur fort pratique pour le reveil )aller hop, le travail m’appel… bonne fin de semaine a tous
Je suis venu ici sur les conseils d’Isa (http://isafantasmagorie.canalblog.com) et je ne regrettes absolument pas. J’ai tout imprimé pour pouvoir lire dans le RER et … j’ai failli louper ma station, happé par l’histoire, par l’ambiance …Tout ces pourquoi qui s’enchainent, ces ‘qui sont-ils’ qui attendent de trouver une réponse nous tiennent en haleine … Et c’est un bonheur.
Ted > Si je racontais tout de façon linéaire, le suspense durerait deux pages et basta ! Où serait le plaisir, hein ? Il y avait moyen de "densifier" beaucoup plus le suspense mais… un blog n’est pas un livre, on ne le lit pas de la même manière. Et même, beaucoup y cherchent autre chose que des récits (j’ai lu un com significatif sur un autre blog et qui disait : "mais qu’est-ce que c’est looooong!").
bombadilom > ça c’est une idée, tiens : L’imprimer pour le lire ! Si tu es entré à ce point dans le récit, c’est que je fais plus ou moins correctement mon boulot. En fait, ton com me fait vraiment plaisir parce que j’ai toujours dit que je voulais devenir "écrivain de gare" (si,si, j’te jure). Tu sais, ce genre d’écrivain dont on trouve les romans dans les présentoirs des librairies de gares et qui nous aident à passer le temps durant les longs déplacements. Bien entendu, j’ai encore du chemin avant d’arriver au niveau de mes illustres prédécesseurs (Simenon, San Antonio, Exbrayat, Agatha Christie et même Dumas qui, à l’époque, faisait office de précurseur en la matière). Tiens, tu pourrais me dire combien de pages imprimées cela donne jusqu’à présent ??
Et un grand merci à Fantasmagor… isa pour son gentil post qui m’amène de nouveaux lecteurs tels que toi.
De rien Julie, quand c’est bon, c’est normal qu’on le fasse savoir… La suiiiiiiiteeeeeeeeee !