Cocaïne 2 Le nez de Gérard

Expo: jour J-2

La galerie Werner, assez récente, s’est très vite imposée en tant que lieu incontournable du marché de l’art contemporain.
Ce succès est incontestablement dû à l’entregent de sa propriétaire, Anke Werner, femme d’une quarantaine d’année aux manières aristocratiques, habile en affaires et dont le carnet d’adresse personnel semble contenir les noms de tous les personnages importants du pays.
Qu’elle m’ait repéré après tant d’années de galères pourrait donc s’avérer être une chance inespérée pour moi et pourtant, maintenant que je touche enfin à la reconnaissance tant espérée auprès de ces bons bourges friqués, l’affaire perd soudain tout intérêt à mes yeux.
J’ai toujours été ainsi. C’est sans doute pour cela que je n’ai jamais gardé aucune femme, n’ayant jamais pu me résoudre à la monogamie alors que tant de merveilles naissaient, grandissaient et déambulaient sur notre planète à chaque instant – déesses aux jambes trop longues, armées de fesses et de seins n’attendant que mes mains avides, ma langue avide, ma queue impavide.
Certains diront que je suis trop amoureux de LA femme pour n’en aimer qu’une.
Foutaises !
Je sais n’être qu’un immonde salaud, un queutard de première, curieux de tous les vices et de toutes les odeurs de cabinet passant à portée de mes narines. De la femme, je n’aime que les plaisirs qu’elle peut m’apporter – et que je cherche par ailleurs à lui rendre, jusqu’à la limite de mes forces. Le plaisir féminin m’excite. Quel bonheur de voir mon amante du jour perdre contenance, se tordre, geindre, soupirer, éructer, baver de la bouche et du con jusqu’à devenir laide à force de volupté, jusqu’à prendre 20 ans en une seule nuit.
"Il voulait sauter toutes les femmes passées présentes et à venir. Il est mort frustré" écrira t-on sur ma tombe.
J’aurai au moins fait mon possible.

J’arrive à la galerie.
Les persiennes beiges en masquent l’intérieur. Sur la porte d’entrée, une grande affiche annonce : Luc Messonnier expose du 10 au 30 octobre. J’agace la sonnette sur l’air de tagadatsointsoin, le code convenu me désignant comme l’artiste du moment, celui qu’il faut soigner aux petits oignons.
Agnes, la nouvelle assistante d’Anke, vient m’ouvrir en râlant parce que je suis en retard, comme d’habitude :

- C’estàcetteheureciquetarrive… blabla…t’esenretard… blabla…faudraittacheterunréveilmonvieux….

Son débit vocal m’annonce qu’elle est vraiment énervée. Je vais opter pour mon sourire 24 ter, le plus candide, afin de l’enjôler lorsque je remarque (enfin) sa tenue qui me laisse vous savez quoi ?
Baba !

Un p’tit mot sur Agnes avant de vous la décrire. Pour ce faire, remontons deux ans en arrière.
C’était une nuit du début juillet, chaude à souhait.  Solidement bourré, je dansais sur le comptoir de la Cancanière, mon bistrot favori, tenant compagnie à une flopée de jeunots en goguette comme moi. J’avais des vues sur Marylou, une petite punkette toute gironde qui me dévorait des yeux avant (c’est du moins ce que j’espérais) de me bouffer d’autre façon un peu plus tard.  Mes p’tites affaires marchaient plutôt bien : miss tatoo m’avait déjà laissé fureter dans son décolleté ostensiblement garni d’un gros crucifix inversé (signe universellement connu des adoratrices du malin) et j’avais même risqué une paluche feutrée vers son entrecuisse que je présumais, n’ayant point encore eu le loisir d’y claper, goûteux et odoriférant à souhait.
Ma danse du ventre semblait lui plaire. Elle se hissa sur un tabouret et déposa un baiser passionné sur la braguette gonflée de mon jean.
C’est l’instant que choisit Agnes, accompagnée de quelques copines, pour entrer.
En ces minutes fiévreuses, j’avoue que sa beauté m’échappa, trop occupé que j’étais par mon apprentie sataniste à la peau laiteuse.
De derrière son comptoir, Yvan, le serveur, la vit venir, lui !
Une heure plus tard, Marylou se couchait sur une banquette, derrière le flipper, et m’ouvrait ses cuisses afin que je la baise sauvagement sous les yeux exorbités des petits jeunes tandis qu’Yvan faisait une cour romantico-effrénée à demoiselle Agnes.
Au petit matin, cette belle catin pressée lui prit son pucelage.
Six mois plus tard, je fus convié à leurs noces en tant que témoin du marié ; ce qui me permit par ailleurs de goûter au fruit juteux de Claudia, amie et témoin de la mariée, dans les toilettes tandis que son petit copain, angoissé, la cherchait sur la terrasse attenant à la salle des fêtes.

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Agnes fronce un sourcil :

- Quoi, j’ai quelque chose qui cloche ? Pourquoi c’que tu me regardes ainsi ?
- Je t’ai toujours connue habillée de t-shirts fripés et de vieux jeans alors tu comprendras mon ravissement !

Instinctivement, elle adopte une attitude plus avantageuse :

- Ah ouais ! Pas mal, hein ? Payé par ma patronne : c’est ma nouvelle tenue de travail.

Elle tourne sur elle-même pour me permettre de mieux l’admirer. Le tailleur gris perle épouse parfaitement son corps callipyge ; veste largement échancrée sur sa fabuleuse poitrine et jupe 20 cm au dessus du genou, haut fendue sur le côté. Ça a l’apparence du classique mais ce n’est pas du classique ! La tenue parfaite pour maintenir la clientèle masculine dans un état d’euphorie discrète.
Je bavouille :

- Non mais, tu as vu comment les revers de ta veste mettent tes seins en valeur ? On dirait un présentoir !
- Ouaaais ! Et t’as pas tout vu parce que, là, je porte un t shirt mais normalement, en dessous de la veste, je ne porterai rien du tout. Juste, je fermerai le dernier bouton.
- Madoué ! Saint Zob, protège tes enfants ! Et…et… pourquoi t’as mis un t-shirt aujourd’hui ? J’ai pas droit à la vue panoramique, moi ?
- Allez, cadeau parce que c’est toi !

La voilà qui relève sa jupe, dévoilant la couture de ses bas – de vrais bas, ainsi qu’un large bout de porte-jarretelles bordeau sur fond de peau blanche. Je ne peux m’empêcher de frémir. Dans mon fute, popaul se réveille illico. Je déglutis :

- Merde ! V’là que je bande, parole !
- J’espère bien ! Dis donc, je te rappelle que, la semaine prochaine, c’est mon anniversaire. Pas question de te désister mon gars, et puis… y’aura plein de copines séduisantes, hmmm ?
- y’aura aussi ton andouille de mari, et je reste poli !

Elle se marre :

- C’est comme ça que tu parles de ton meilleur copain ?
- Ho ! LUI, il me considère comme tel mais pas moi ! Tout ça parce qu’un soir où monsieur venait de se faire éconduire par une merveilleuse petite poupée dont il se croyait amoureux fou, il avait décidé de s’ouvrir les veines et je l’en ai empêché. Si j’avais su…
- Il est un peu con mais pas méchant !
- Il est très con avec plein de merde dans sa tête. Dès qu’il picole, ses idées d’extrême droite reviennent au galop, il aime les armes, les uniformes, les matraques et j’en passe. Il rêvait d’être flic ou militaire mais il a échoué à tous les examens pour finir vigile dans une grande surface ! L’uniforme envers et contre tout, quoi !
- Au moins, il travaille. Allez, viens à mon anniversaire, j’te montrerai mes seins !
- Ho ?
- Au boulot, maintenant ! Les cimaises sont prêtes mais il faut tout accrocher.

 

La Cancanière, 2:30 am

Durant deux heures, j’ai discuté avec une superbe jeune inconnue, juste pour le plaisir de goûter son intelligence et son humour.
Je la regarde quitter le bar, encastrée dans sa petite chaise roulante. J’ai comme de la tendresse qui me gratte à l’âme. La sono sirope du slow langoureux à tout va ; putain de slow que Laure, sur ses roulettes, ne pourra jamais plus danser. Je me laisse glisser dans une rêverie informe. De derrière son bar, Gérard me regarde et je lui adresse un sourire automatique. Il n’attendait que cela. Sa masse énorme se dandine dans ma direction.
Gérard : quelque 140 kilos de graisse tonitruante ; une machine à roter la bière, tatouée partout, des anneaux partout et un coeur de jeune pucelle.
Les murs tremblent lorsqu’il s’installe à mes côtés. Il soupire, me laissant juste assez d’air pour continuer à vivre un petit peu :

- Vache de vie de merde ! Si c’est pas malheureux de voir un si beau p’tit lot dans c’t’engin !

Je m’ébroue. Autant lui faire la causette. De toute façon, quand Gérard a décidé de vous parler, rien ne peut l’arrêter :

- Ouais ! Et si tu l’avais dans ton lit, mon vieux, je te jure que tu ressemblerais à un babouin en rut !

Il me considère, se demandant si je ne le taquine pas sur son aspect mais il voit que je reste sérieux. Soudain, tout son visage s’effare :

- Tu vas coucher avec elle ?
- Tu crois vraiment qu’une fille pareille aurait envie de ma carcasse toute fatiguée, dis ?
- Ben…
- Allons, reste sérieux, bien sûr que non ! Je voudrais la peindre, la dessiner, la photographier, c’est tout. Ça serait ma façon à moi de lui faire l’amour, de l’aimer !

Il croise ses gros doigts sur son gros bide :

- Elle, j’aimerais bien voir !
- P’t’être que ça peut se faire, si t’es sage… et si elle veut bien !
- T’es trop, toi, dit-il en secouant la tête, faut toujours que t’ailles dénicher des cas spéciaux, des maigres à faire peur, des toutes rondes, des p’tits chatons perdus ! C’était quoi, la dernière ? Ah oui, la petite, qu’était enceinte jusqu’aux yeux, que son mec venait de foutre à la porte parce qu’elle avait deux amants ! Qu’est-ce que t’as fait comme photos d’elle, avec son putain d’gros ballon !

Je regarde sa bedaine en souriant ; il a un haut-le-corps offusqué, réminiscence d’une soirée pochtron pas si lointaine :

- J’te jure que j’sais pas c’qui m’a pris de me laisser photographier à poil ce soir là… j’étais quand même légèrement (euphémisme, quand tu nous tiens) beurré, aussi ! Dur d’être ton pote : faut toujours être sur ses gardes !
- Allez, gros poussin, fais pas ton râleur, t’es sublime avec tous tes paysages sur la peau… et puis, qu’est-ce que tu as contre le fait de photographier des femmes enceintes ?
- Ben, les nanas, on les photographie plutôt toutes minces, non ?

La moutarde me monte au nez :

- Vous m’emmerdez, tous, avec vos top models super parfaits, ces grands machins somnambules ; "sont belles comme de superbes paquets cadeaux vides ! Tandis qu’une femme enceinte, hein ? Tout son corps te raconte de la magie ; ses gestes ont une volupté malhabile, une densité !!! Ses seins gonflent, s’alourdissent, se préparent à la montée du lait ! T’as déjà admiré une perle de lait sur la pointe d’un tétin sombre qui vient d’être malmené par les gencives d’un petit carnassier en devenir, dis, mon bouddha préféré ? Ca remue les tripes, ça donne envie d’arrêter la bière pour ne plus se shooter qu’au lait nature !

Je reprends mon souffle,
Le monde est rempli de femmes superbes et la plupart des mecs continuent à se branler sur ces baudruches bouffies de la certitude hautaine de leur perfection !
Il me regarde, désorienté par ma véhémence :

- Ouais, pour les femmes enceintes, ouais… mais j’me rappelle de celle qu’avait une petite coquetterie à l’oeil…
- mais quel oeil, quel regard ! Profond, troublant, fascinant ! Elle transpirait la sensualité par tous les pores de sa peau ! Belle comme le péché d’un enfant !
- T’es quand même un peu louf, non ?

Son rire terrorise la sono. Je rétorque, féroce :

- Ben oui, pourquoi crois-tu que t’es mon copain ?

Il hausse les épaules, vexé, puis, le regard fixé vers la porte que Laure venait d’emprunter peu de temps auparavant :

- En tout cas, celle-là, dans son p’tit fauteuil à roulettes, elle est foutument belle !

Il essaie un sourire égrillard qui lui va aussi bien qu’un tutu de petit rat :

- Et toi, tu vas pas essayer, au moins un peu… de, hmmm… ?
- Si ma carcasse ravagée de vieux rouleur de la nuit pouvait lui donner un peu de ce qu’elle attend, crois-moi, mon gros, je m’userais jusqu’aux os pour la rendre heureuse juste une fraction de seconde !
- (avec une perspicacité étonnante de sa part) dis donc, toi, tu serais pas un peu comme amoureux, des fois ?
- D’une certaine façon, y’a d’ça, vieux !
- Comprends-pas !
- Cherche pas, Gérard, cherche pas ; c’est l’heure, faut qu’j’me taille !
- Ah, j’oubliais ! Y’a Bert qui te cherchais, sais pas pourquoi.
- Décidément, tout le monde cherche ma compagnie, ces derniers temps !
- S’tu veux mon avis, traîne pas trop avec ce taré, Luc, il est pas net. Ses voyages en Thaïlande, tout ça… j’sais pas comment expliquer… il est pas net quoi !

Bert est le nouveau serveur de la Cancanière. C’est vrai qu’on peut jamais trop savoir ce qu’il pense vraiment mais de là à conclure qu’il représente un danger pour moi. Je me contente de ricaner :

- T’inquiète, papa poule, je suis assez grand pour me défendre. Ce type cherche juste à faire copain-copain avec moi.
- Ouais ben… gaffe quand même, hein ! J’ai le nez pour les tordus, moi !
- C’est pour ça que tu m’aimes, gros doudou. Bon, j’y vais parce que demain, j’ai encore un sacré boulot et Agnes ne plaisante pas avec le boulot.

J’aurais vraiment dû "écouter le nez de Gérard", vraiment !

11 réactions à “ Cocaïne 2 Le nez de Gérard”

  1. Dyne dit :

    J’aime beaucoup, y’a de l’idée ! Je l’ai lu d’un trait.

  2. ted_bundy dit :

    aaah agnes, et laure . bravo a toi, encore une fois tu nous tien en haleinetout le long de ce bout de chapitre, ne fois encore ce suspens final …merci

  3. Melie dit :

    Le passage après "la moutarde…", y a rien à faire, je le lis écrit par une femme (et au delà de la critique de la plastique à la mode hein)Sinon ça me fait penser à ce Philippe Roth que j’ai lu il n’y a pas longtemps, un vieux, "Portnoy et son complexe", tu devrais le lire Julie, si ce n’est pas fait :)

  4. coquelinette dit :

    tu veux vraiment nous rendre accros !!

  5. robertdeniro dit :

    Lu d’un trait… et avide de la suite,… écrit par la sensibilité de quelqu’un qui aime les femmes,… et ce qui me plait, … la possibilité de dépasser les idées reçues sur les hommes,… peut-être !!

  6. Alexandre92 dit :

    Alors j’ai aimé…beaucoup… plus que le premier chapitre……     Je ne sais pas si c’est moi qui m’habitue au(x) personnage(s), si c’est toi qui les laisse vivre un peu plus, si le trac est tombé maintenant que tu es dedans…. mais c’est vraiment bon !        Bref… Continue ! Et merci pour le petit Cliffhanger de fin… ca devient insupportable d’attendre la suite… (enfin je doute que tu aies besoin de mes encouragements pour laisser vivre tes personnages dans ton histoire…)

  7. Alexandre92 dit :

    Ah si, juste un probleme de numerotation à mon avis… 1/1 signifie que c’est le seul morceau… 1/2 que c’est le premier morceau sur 2…. donc si le prochain est 1/3 ca ne va pas aller (à moins qu’il y ait une raison précise à cette numérotation)…..Ca serait plus logique s’il y a par exemple 10 chapitres à ce que le premier soit 1/10 et le deuxieme soit 2/10…. m’enfin bon ce sont des broutilles…

  8. J’dois avouer qu’en voyant ce post je me suis dit: "Fichtre, c’est de plus en plus long!" … et il me suffit de commencer à lire pour que ça passe, d’un trait. Ca me fait souvent ça :)Et je suis contente que les gens accrochent aussi. Bisou Ju !

  9. Lucidia dit :

    J’adore le ton narratif de ces textes. Je suis encore peu familière avec « Les Saintes Chéries » mais j’adore. À quand la suite?

  10. [...] – Qui c’est, lui, glapit Sadie.- Je te présente Gérard, ma grosse pomme de Gérard, mon char d’assaut préféré. (À lui) comme on dit dans les films d’action où c’qu’y a d’l’humour à deux balles : j’ai failli attendre, enflé d’mon coeur !- Ben, c’est rapport à une vieille pie qui m’observait d’sa f’nêtre, de l’autre côté d’la rue. J’ai dû m’introduire par l’arrière…- … sois pas graveleux, s’il te plaît, y’a des demoiselles !- Hé ho, hein ! Quand on a sa tronche à la une de tous les canards de France et qu’on s’fourre dans une mélasse pareille, on r’mise les commentaires désagréables dans l’fond d’son futal, môôssieur ! [...]