D′où l′heurt
Parce que je n′ai pas envie de me mettre au travail, j′observe un étage de ma petite bibliothèque, à la recherche d′un peu de grain à moudre pour mon esprit rêveur et indiscipliné. Je feuillette Vian, Apollinaire, Hugo.
Et une phrase me saute aux yeux, un couperet s′abat sur moi, mon coeur dégringole.
On est désemparé face au souvenir qui surgit tel un traître. En l′occurence, c′est un mélange de visuel et d′autitif qui émerge de ma mémoire. Ses gestes, sa voix.
Soleil cou coupé.
C′est sur ces trois mots du premier texte d′Alcools d′Apollinaire que mon esprit bute, cale, redémarre, re-cale. Je suis abasourdie et hébétée. Il y avait si longtemps que je n′avais pas lu ces lignes que je les avais oubliées. Et les voilà qui réapparaissent, qui m′assomment, qui me forcent à me remémorer ces instants de lecture avec lui.
Choquée, je deviens avide; je me mets à feuilleter à toute vitesse, m′arrêtant sur certaines pages, certaines annotations, certaines indices qui me disent: "Ici, vous avez lu ensemble."
…Un froid rayon poudroie et joue
Sur les décors et sur ta joue. …
…J′ai des pleurs à mon oeil qui pense,
Des trous à ma robe en lambeau;
Je n′ai rien à la conscience;
Ouvre, tombeau. …
Ces mots, ces pages, ces livres, nous les avons lu pendant des heures et des heures. J′ai été heureuse pendant des heures et des heures.
Ces mots, ces pages, ces livres ne me meurtriraient pas ainsi le coeur s′ils n′appartenaient pas au passé. Nos instants, nos heures de lecture et de conversations sont révolus. Parce qu′il est mort il y a deux mois. Ai-je eu le temps de m′en remettre? Se remettre d′une mort aussi inattendue, quand on n′a pas dit au revoir, quand on a pas dit merci, quand on ne sait pas s′il avait conscience de son importance, c′est dur.
Parce que je n′avais pas envie de me mettre au travail, j′ai replongé dans ma bibliothèque, dans mes livres, et sans le vouloir dans mon passé.
D′où le choc.
D′où l′heurt.
Douleur.
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