Esclave (ou comment se prendre la condition humaine dans la gueule)

L′humanité, c′était pas inné chez moi.

Loin de là.

J′étais une gosse intelligente, réfléchie et insolente, profondément solitaire dans ma tête bien qu′ayant mon groupe d′ami(e)s. En fait, je n′aimais les gens, je n′aimais pas l′Humain. Coeur de pierre, qu′on m′appelait. Si j′avais eu la bombe atomique sous ma main d′enfant, j′aurais délibérément appuyé sur le bouton rouge. J′aurais tué tout le monde d′un clin d′oeil si j′avais pu. Je voulais laisser la planète aux animaux. Quelque part, j′étais animale. Le seul film qui me faisait pleurer était l′Incroyable Voyage. Voir le dévouement aveugle et éperdu de l′animal à l′Homme.

Je ne sais pas quand, comment et pourquoi j′ai changé; ça a dû se faire très insidieusement. En grandissant, mon indifférence pour ce qui pouvait arriver aux hommes s′est peu à peu évanouie. La misère humaine a réussi à atteindre mon coeur de pierre à mon insu. En fait, c′était affreux. Consciente de la vanité et des faiblesses de l′Homme, je me suis mise à l′aimer. Comme on aime son bourreau malgré soi -et malgré lui.

Ce midi, je devais déjeuner seule chez moi. Une idée de génie m′est venue: manger des pâtes devant la télé. (c′est pas la preuve que je suis humaine, ça?)
Je vais partir du principe que vous connaissez La petite maison dans la prairie, cette série sur la joyeuse ferme familiale de l′ouest américain profond du début du siècle dernier.

Dans l′épisode d′aujourd′hui, un gosse noir arrive au village. On y a jamais vu ça. Dans l′inconscient collectif, peau noire égale esclave. Et pour enfin apprendre à lire et écrire, il veut à aller à l′Ecole avec les gosses blancs. Je vous raconte pas le silence de mort quand il pénètre dans la classe.
Heureusement pour lui, la prof est moins obtuse que les autres habitants et que leurs enfants.
" Nous avons un nouvel élève, il s′appelle Salomon."
Pas un mot.
" …Vous ne lui dites pas bonjour?…"
Murmure collectif. Le gamin va s′asseoir.
"Les enfants, hier nous avons parlé de ce que nous aimions le plus. Aujourdhui, nous parlerons de ce que nous n′aimons pas."
Les mains se lèvent.
" – Moi, j′aime pas ma soeur Nelly!
  - Moi j′aime pas les devoirs…

  – Et toi alors, Salomon? Que détestes-tu plus que tout?"

Le gosse lève ses yeux vers elle.

" – Etre noir. "

Comme dirait pHiLo, ça a fait "pouf" dans mes sinus.

Seule devant la télé à 13h, la bouche pleine de pâtes, j′ai pleuré.

3 réactions à “ Esclave (ou comment se prendre la condition humaine dans la gueule)”

  1. favret (u-b) dit :

    courage, c′est pas fini

  2. Thierry dit :

    J′ai connu le même genre d′évolution. Je crois que l′on commence à aimer les autres, à aimer l′humanité lorsque l′on commence à s′aimer soi-même, non ?

  3. Question intéressante qui mérite réflexion; mais j′ai pourtant l′impression que je « m′aimais » bien plus à l′époque où je n′aimais pas les gens, qu′aujourd′hui. Mon auto-satisfaction était à son comble quand j′avais 10 ans… du moins c′est le souvenir que j′en ai. Je me trompe peut-être.