Les délices de l’hôpital 1/2
Ils ont tôt fait de me caser dans une chambre.
Par bonheur, je me retrouve près d’une fenêtre avec vue sur la campagne.
(À vol d’oiseau, l’hôpital n’est pas très loin de notre petit nid).

Chambre commune veut dire quatre lits et deux mini salles de toilette.
Regards éteints de mes futures voisines lorsque je fais mon entrée, magnifique avec mes pansements, couchée dans ce lit à roulettes - manoeuvré par une jeune femme bien sympa mais dont c’était sans doute le premier jour dans la fonction au vu de tous ces murs que nous avons cognés avant de parvenir à destination.
Face à moi, une femme dans la trentaine, assez joyeuse étant donné qu’elle sort dans la journée.
À côté d’elle, une petite vieille toute rabougrie mais à l’oeil aussi sombre que vif. Son attitude rébarbative tend à me désarçonner.
Lui aurais-je fait quelque chose ?
En dépit de cela, je lui adresse mon plus beau… sourire-rictus (le côté gauche de mon visage me paraît, au toucher, avoir doublé de volume.)
En guise de réponse, elle tourne ostensiblement la tête et s’abîme dans la contemplation de la porte.
Ma voisine de droite semble déconnectée, vide. Elle répond vaguement à mon bonjour – petit signe de tête et sourire façon "Joconde sous LSD".
L’une des infirmières qui arrange mon lit chuchote :
- Elle est sous dose massive de calmants. Inutile de chercher à lui faire la conversation.
Ah bon !
Mes pensées sont interrompues par la venue d’un jeune policier à la démarche "Clint Eastwood" (prêt à dégainer ; je peux presque entendre la musique d’Ennio Morricone, tout là-bas, dans les collines).
Il se la joue service-service, ce qui me donne à penser que je ne dois pas être au top de ma séduction naturelle.
D’abord, il m’apprend que j’ai de la chance :
- Le bus démarrait. Pour une raison encore indéterminée, le chauffeur n’a pas respecté la signalisation lumineuse mais si le véhicule avait été lancé, je ne vous parlerais sans doute pas pour l’instant !
- En’hantée de l’apprend’e (j’exagère un peu l’élocution difficile mais c’est presque ça. Le fameux côté gauche de mon visage me fait mal, ce qui m’empêche de parler correctement)
Dès qu’il me quitte, j’ai droit à la visite du médecin responsable de service.
Il est accompagné d’un interne et de deux jeunes qui prennent des airs entendus à chaque mot prononcé.
Ils me palpent, m’observent, parlent entre eux comme si je n’existais pas.
Le grand manitou finit par s’apercevoir que j’existe :
- Ça va ?
Quelle question ! Ça va ! Il a oublié ses lunettes, lui ?
- On ‘e peut mieux, comme ‘ous pouvez le voir !
- De l’humour, c’est bon signe ! Je vais vous mettre sous antidouleurs durant un jour ou deux. Vous avez vraiment de la chance, vous savez !
- ‘out le monde ‘e le dit ! ‘e finirais par ‘e croire ! Hinhinhin !
Les heures de visite m’amènent ma môman, toute défaite. Pour me remonter un peu le moral, elle m’enguirlande :
- Mais enfin, Julie, quel âge as-tu ? On regarde avant de traverser !
- H’était veeeert pour ‘oiiii ! Hontudju !
- Holala ! Tu es gonflée, quand même ! Tu as mal ?
- ‘uste quand ‘e ris !
- C’est malin ! Ma petite fille chérie…
Voilà qu’elle se penche, m’embrasse, me serre. Son amour maternel réveille aussitôt mes douleurs.
- Ouaaaaïeuuu !
- Aaaaah ! Si on ne peut plus te toucher, douillette !
- He m‘excuse ‘avoir mal, hein !
La vieille d’en face reçoit aussi de la visite. Je me rends compte, à ce moment-là seulement, qu’elle est italienne. Les enfants, les petits enfants, les nièces, les soeurs…
Tout le monde arrive en même temps.
Et cause, cause, cause !
Ils parlent haut et fort, bien entendu, se coupent mutuellement la parole, rient, s’embrassent, déballent des fruits, des raviers de petits plats faits maison, les mômes hurlent !
Maman les regarde, médusée.
À moi :
- Tu ne préférerais pas que je te demande une chambre particulière ?
- Mais non, ‘ourquoi ? H’est marrant !
Arrivée unanimement saluée du mari de la vieille.
Petit homme aussi ratatiné qu’elle, courbé sur une canne, et… en pyjama !
J’apprendrai par une infirmière, un peu plus tard, que la mamma fut hospitalisée d’urgence pour une phlébite profonde. Nono (c’est le petit surnom du mari), peut-être désespéré de se retrouver seul, se découvrit aussitôt du sang dans les selles et se fit conduire, prestissimo, à l’hôpital par son fils.
Aux admissions, il pleura tant et tant qu’on finit par lui trouver un lit au même étage que son épouse.
Et pour pleurer, il pleure, le p’tit bonhomme !
Dès que la famille cesse de s’intéresser à lui, le voilà parti dans des lamentations sans fin :
(gestuelle mélo et accent authentique.)
- Bouhouhou ! Jè vas mourir ! Jé né arrive pas à ma nanniversaire, bouhouhou !
Exclamations de la famille :
- Ma ! Cosa dici, Nono ! Tu vas tous nous enterrer ! On va faire la fête pour tes 80 ans, tu verras ! Une belle fête, au restaurant, puis…
- No ! Jè sais, moi ! Jè vas mourir !
Le voilà même qui défaille. Tout le monde l’entoure, le secoue, lui tapote les joues.
Ils appellent l’infirmière à grands cris.
Dès que celle-ci entre dans la chambre, Nono, magiquement, retrouve ses esprits. Il rassure, refuse de retourner dans sa chambre pour se reposer.
… Se renseigne sur les petits plats apportés par sa fille :
- Tou l’a bien fait la sauce comme ta mamma il la fait ?
- Papa, ho ! C’est elle qui m’a appris !
- Oui… ma… tou mets pas assez la basilic, toi !
Quel cabot, celui-là !
Arrivée de Marina… avec ses petits plats spécialement préparés à mon intention.
Elle se fraye un passage jusqu’à mon lit, embrasse maman, puis moi – chastement. Un mouvement des yeux discret pour la foule derrière elle :
- C’est quoi, ce cirque ?
- Ben, des compatriotes, des i’aliens, comme ‘oi !
- Eux ? Rien à voir, ils ont l’accent du Frioul !
- Ah ? Donc ils ne sont ‘as italiens ‘ans le ‘rioul ?
- Bah, si ! Ils sont du nord, quoi ! " Testa dura", comme on dit. C’est un peu comme en Belgique : ceux du sud racontent des trucs sur ceux du nord et vice versa ! Pourquoi tu ris ?
- Je me dis que l’Europe unie, h’est pas pour ‘emain !
Elle me sourit, je lui souris. Nos mains se cherchent sous la couverture :
- Tu ne préférerais pas une chambre particulière, dis ?
Ma mère, triomphante :
- Ha ! Hein ? Tu vois ? Marina aussi, elle…
- Rhoooo ! ‘Ais non ! H’est marrant ici, j’hous dis !
Je ne croyais pas si bien dire…
ça me rapelle mes sejours à la maternitée! j’avais eu droit à une famille entiere avec couscous et gateaux j’en pouvais plus de toutes ces odeurs!
T’a vraiment le chic pour raconter ! On dirait du Daniel Pennac :D
Le plaisir, en ce lundi matin, de vous lire, mademoiselle,….
Y a tout dans votre récit, … les flics de lIège, les chauffeur du Tec, les Italiens comme ils sont parfois, … en si peu de mot,…
Le bonheur à l’hopital. J’y ai fait des conneries avec un autre pauvre garçon dans ma jeunesse. Surtout avec la nourriture (pas très raffinée) que l’on dispersait au grès du vent par la fenetre….
En tout cas c’est très raffraichissant cette nouvelle page, merci
Hé ben j’en apprends de belles. Je ne savais pas que ça avait été si loin cette histoire de bus…
ps: génial, ce blog, il tue ;)
Pauvre Juliiie toute cassée! Que mille roses s’épanouissent dans ta chambre!
Je viens de découvrire Les Saintes Chéries et j’aime déjà beaucoup.
Joli style, même a’ec le défaut d’élocution.
En tout cas, bon rétablissement.
(COQUE) LINETTE > Je repense encore aux adorables infirmières qui permettaient l’utilisation de leur micro onde (perso) sans jamais râler. Couscous ? Miam !!
SHEEPYR > Merci ! (moi, je trouve qu’on dirait avant tout du LaJulie, version blogs – parce que ma véritable écriture est beaucoup plus fouillée). Pas encore « petite marchande de prose »… et encore moins « Fée carabine » ! Juste : Juliiie !
M’SIEUR DeNiro > Contente de votre plaisir ! C’est exactement le but que je recherche – avec ou sans scènes « hot » !
DERUFIN > En fait, la nourriture de l’hosto n’était pas mal du tout, je trouve (menu principal mais on pouvait commander autre chose, au choix si on voulait). Mais… pour Marina, PAS QUESTION de « m’abandonner » à la nourriture commune. Ca doit être inscrit dans ses gênes, sans doute.
MA PRUN’ > On se parle presque tous les jours !!! Tu ne vas pas me dire que tu ne savais pas !
Il tue, notre mignon p’tit blog chéri ??
QI 132+ > Merci, c’est gentil ! Mais ne vous tracassez pas, ça se passait fin novembre : je suis toute bien réparée, maintenant !
PAS > Même remarque : je vais bien ! Bienvenue chez nous !
Géniale cette note, haute en couleurs ! Je dis toujours que l’hosto est le meilleur endroit pour rencontrer « les gens »…
yes ! Ca fait plaisir de te/vous retrouver !!
Bon je n’avais pas laissé de commentaires sur LaJulie et je m’en suis mordu les doigts…
Maintenant que ça a rouvert après le déménagement (jolie la peinture, sympa les murs…oh la jolie vue) je me précipite… et je te tire mon chapeau à la demoiselle auteure…
J’ai aussi un peu l’impression de voir la continuation de LaJulie, mais c’est tout à fait normal, c’est aussi ce que tes admirateurs viennent chercher non ?
Et puis peut être ensuite nous prendras-tu par la main gentiment pour nous faire traverser la rue vers ton style personnel plus fouillé… (attention à l’autobus ce coup-ci…)
Et promis, je laisserai tout plein de commentaires maintenant !
Aaaah LaJulie est de retour… Pour moi (et beaucoup d’autres), c’est la bonne nouvelle de la journée (voire plutôt de la semaine)…
Longue vie aux Saintes Chéries (et attention aux autobus) !
merci pour cette réincarnation !
super on est tous et toutes « sur » Mars (on mars 15th) !
Ah ! enfin ! trés heureux de te revoir « en ligne », un peu surpris d’apprendre que par chez vous les chauffeurs de bus sont distraits au point de ne pas remarquer les rouquines flamboyantes, curieux de découvrir tes consoeurs d’alcôve et comme d’habitude impatient d’en lire plus !
Pourquoi tous ceux qui commentent se prénoment Said?