Les délices de l’hôpital 2/2

Une nouvelle patiente arrive peu avant le souper. La cinquantaine bien portée. Elle a dû faire tourner des têtes autrefois. Je dis ça parce que, maintenant, on dirait un grand hibou aux yeux vides.

Lorsque vient notre pitance, l’infirmière me demande :

- Vous désirez manger à la table ou dans votre lit ?

À la table ?
Faudrait d’abord trouver un peu de place !
Le signal de fin des visites a retenti depuis longtemps mais il y a toujours une bonne dizaine de personnes autour de la "mamma". Ils se relaient auprès d’elle, par deux, tandis que les autres… ben ils occupent la table, justement !
Et ils me regardent, soudain farouches (ils défendent leur territoire ?), attendant ma réponse :

- Je mangerai au lit !

Bien inspirée, la Julie !
Lorsque Nono, le mari de la mamma, se met à manger (oui, on lui sert ses repas auprès de sa femme, bien entendu) je frémis rien qu’à l’idée d’avoir pu me trouver à côté de lui.  Le brave homme mastique en clapant de la bouche,  à grands renforts de bruits écoeurants.
Du coup, mon petit appétit s’en va.

Le mari de la nouvelle arrivante s’en va, discret.
Il a longtemps parlé à son aimée, tout bas. Elle ne répondait presque pas. Juste des monosyllabes.

Au dehors, la neige tombe, serrée.

Je me replonge avec délice dans "Le standingue selon Bérurier", de San Antonio.
Marina a fait un aller-retour pour m’apporter quelques objets de première nécessité – dont quelques livres absolument indispensables pour équilibrer mon humeur.

Vers minuit.

Cauchemar : l’énorme autobus revient me hanter, en rêve.
Je me réveille en sursaut, couverte de sueur, le coeur cognant à grands coups dans ma poitrine.
Il me faut un peu de temps pour réaliser que je suis dans une chambre d’hôpital.
La nuit !
Avec l’éclairage, luguuubre, du parking extérieur qui donne à l’endroit une ambiance de mauvais film d’horreur.
Ma vision périphérique enregistre un petit mouvement sur la droite… juste à côté de moi !

Je tourne la tête…

- WAAAAAAAAAH !

La nouvelle arrivante se tient, debout, à côté de mon lit. 
Elle me regarde fixement, le corps animé d’une légère oscillation.  Sa robe de chambre ouverte laisse voir ses seins lourds – tombants, son ventre un peu rond, sa toison bien fournie.
Je me moque bien de la voir nue, ce qui me donne la chair de poule, c’est…
ce regard vide, d’une fixité effrayante, posé sur moi !

Un regard de… folle, de tueuse, peut-être ??
Je ne vois pas ses mains !
Elle peut tenir un couteau… un objet lourd pour me fracasser le crâne… je ne sais pas, moi !!!

Panique totale,
j’agrippe l’appel d’infirmières.
Elles arrivent vite, heureusement.

Dans son coin, la mamma grommelle, plus hargneuse que jamais parce que mon cri l’a réveillée.
Les infirmières remettent la nouvelle dans son lit en la grondant gentiment.
L’une d’elle tente de me calmer :

- C’est la troisième fois que son mari parvient à la faire venir… Elle n’est pas méchante vous savez… Pour émettre un diagnostic valable, il faudrait qu’elle reste quelques jours mais, à chaque fois, elle veut rentrer chez elle… Son mari est un faible, alors il capitule, la reprend, signe les décharges…

Plus moyen de dormir !

Deux heures du mat’

Ma voisine de droite se lève, va faire un tour dans le couloir, revient, allume les néons et s’installe à la table.
Je me renseigne :

- Qu’est-ce que ‘ous haites ?
- (agacée)
C’est l’heure du petit déjeuner, vous le voyez bien !
- Béé honnn ! Il est deux heures du ‘atin !!
- Ah ? Ah bon !

Elle va se recoucher.
La mamma hurle, des trémolos haineux plein la voix :

- Loumière ! Loumière ! C’est coupa la loumière !

Vers 3 heures et des poussières.

Bien éveillée, la Julie !  Inutile de dire que je surveille le moindre mouvement
La nouvelle se lève à nouveau pour, cette fois, se diriger vers la mamma.  Elle attend un peu puis grimpe dans le lit et cherche à entrer sous les couvertures.
Nouveaux hurlements de la vieille :

- Qué vous faites ?? AAAAAH ! À la sècours ! La firmière, la firmière !

L’autre, stoïque :

- Mais tais-toi hein ! Je voudrais bien dormir !
- Tou te vas à dèhors !  Ça lé pas ton lit, tou te vas dehors !!

Nouvelle arrivée des infirmières :

- Allez, madame ***, ce n’est pas votre lit ! Retournez…
-
(pas méchante mais énervée quand même, la dame)
MAIS SI HEIN, c’est mon lit ! C’est elle qui doit partir !
- Non ! Et si vous continuez ainsi, on va devoir vous attacher !

De palabres en palabres, notre coucou accepte de retourner pondre dans son nid.

Le petit matin.

Réveil en fanfare : grands cris des infirmières, affolées :

- Elle est partie ! Il faut prévenir la sécurité, vite !

Madame coucou s’est barrée ! Son lit est aussi vide que son armoire personnelle.

J’ai sommeil.
Quand le médecin viendra, je ferai ce que môman préconisait depuis le début : je demanderai une chambre personnelle.

Oh oui !

9 réactions à “ Les délices de l’hôpital 2/2”

  1. robertdeniro dit :

    Trés chouette expérience on dirait ,… !!!!
    Film d’horreur à la Roberto Benigni !!

  2. laure dit :

    Je me suis retrouvé à l’hopital à coté d’une centenaire qui a gémi toute la nuit(  » au secours, à l’aide »).Au matin les infirmière l’installe dans un fauteuil et là elle s’endort.Soudain sa machoire inférieur se relache et le dentier descend sur ses genoux.J’ ai cru qu’elle etait morte et j’ai sauté sur le bouton d’appel.Mais non elle récupérait de sa nuit.ouf!!

  3. Big dit :

    « Cardons ! Cardons ! Car nous sommes les matelassiers !!! »
    *comprendront les gens cultivés*

  4. Juliiie dit :

    Robert > Chouette expérience ? Sur le coup, pas vraiment ; mais avec le recul…
    On va encore croire que j’invente pour amuser mais non ! Tout est absolument authentique !
    Laure > Oui, la vie à l’hôpital peut s’avérer cocasse. Les infirmières doivent avoir des souvenirs à revendre. Je me demande si je ne vais pas faire infirmière, moi, tiens !
    Big > Aussi grand fan de Bérurier ? Les livres du regretté Frederic sont une bénédiction pour mon moral. Je peux les relire des dizaines de fois sans m’en lasser.

  5. Flo dit :

    Les mamans ont toujours raison ;-)

  6. Melie dit :

    Sympa l’Alzheimer hein ?
    M’enfin elle avait peut-être simplement besoin d’un gros calin la petite dame…

  7. Pas dit :

    C’est effectivement le genre de réveil dont on se passe et qui doit donner envie d’une chambre individuelle !!

  8. madrilene dit :

    c’était Juliette Gréco ? elle est mariée avec qui déjà ?

  9. Big dit :

    Grand fan du sanA, effectivement. Notamment de Pinuche, et bien sûr de Béru. Mais bon, je vais pas m’étendre la dessus, ce n’est pas le lieu et je vais encore me faire taxer de squattage de blog (« t’as pas d’chez toi, gros ??? »)