Les joies de la St Jean, 1/2
- Tu veux que je te dise, Julie ? Habiter un tel endroit et ne pas en faire profiter les amis, c’est tout simplement criminel !
Michael, mon ami de toujours, me lance son fameux regard en coin 228 bis, avec ce zeste d’ironie tendre, qui m’a tant de fois fait réfléchir (et évité de grosses conneries) lorsque j’étais dans mes années noires. Entre nous, il y a toujours eu ce mélange de gravité et d’humour primesautier. Une façon comme une autre de masquer l’attachement profond qui nous lie.
Je ronchonne pour la forme :
- Tu voudrais peut-être que j’ouvre the camping : "aux joyeux pique-assiettes" ?
- Rien que l’idée, j’en frémis de bonheur !
- Je ferais la GO en chantant "Darladirladada" ?
- Arrête ! Là, je bave carrément ! On pourrait organiser un barbecue, tout simplement, non ?
- Et en fin de soirée, ils iraient tous pisser dans mes salades ?
- On ferait un parcourt fléché : pissorium à gauche, vomitorium à droite ! Alleeeez, rabat-joie !
- Je ne sais pas, faut que j’y pense !
Le v’la qui fredonne :
- + Y’a du picrate et du rata,
darladirladada,*
+ des bites à pattes et des nanas,
darladirladada
J’enchaîne :
- Mon pied au cul si t’arrêtes pas,
darladirladada !!!

Je pensais à une petite dizaine de personnes.
Comme une conne, mon plateau d’apéros à la main, je fais face à une bonne trentaine de convives !
Heureusement, la plupart des mecs ne sont pas de grands fans de foot donc le fameux mundial reste au vestiaire des conversations.
Avec mon adresse légendaire, je cabote de groupe en groupe, proposant de délicieux nectars :
- Il est bon, mon vin blanc, il est frais ! Qui veut de mon vin blanc ? On est prié de ne pas se pochtroner avant le repas, merci ! Non Max, le whisky, c’est pour la fin de soirée, peut-être ! (discrète) Je te signale que tu me dois toujours une interview pour mon p’tit blog !!! Oui, Yves ? Une bière ? Tu vas demander ça à Marina… elle est en train de les secouer là bas, près de Michael qui tente désespérément d’allumer le barbecue avec 10 litres de pétrole ! Kate, c’est quoi, cette tronche d’enterrement ! Tu veux me parler ? Ouais, dans un p’tit moment si tu veux bien, je dois humecter les labiales de mes invités d’abord. Prends donc un peu de vin blanc ! Il nous vient directement d’Alsace, pressé à l’ancienne, par les pieds de cheuuunes et chôôlies alsaciennes sur fond musical folklorique !
L’ambiance vient tout doucement. Les mecs – toujours sobres pour l’heure, parlent politique et (dé)croissance économique. Dans peu de temps, l’alcool aidant, ils parleront voiture et moto avant d’aborder le grand thème récursif des fins de soirée : le cul !
Le cul, y’a pas, c’est une valeur sûre, intemporelle, universelle ! Quel est le point commun entre l’ouvrier de chez Renault, le notaire, la directrice des ventes de chez trucmuche and Co, la caissière du supermarché, le minisss de la guerre, la députée réputée, le vendeur à la sauvette, l’informaticien branché (ou débranché parfois), le jardinier écolo rigolo, le pépé démago, le chanteur hispano, le patron de resto, Sheila, Hector le journaliste et l’abbé Pierre ?
Le cul, messieurs-dames !
D’abord, tout le monde a un cul. Triste ou rebondi, fripé ou lisse, noir, jaune, rouge ou blanc, le cul est le fondement de la race humaine, la pierre angulaire (et parfois anguleuse) de toute civilisation qui se respecte.
Alors on en parle ; à défaut, parfois, d’en jouir.
Il y a le sexe, bien sûr, mais que serait le sexe sans le cul, hein ?
Michael, le visage noir de suie et les cheveux roussis, me tire de ma rêverie :
- Le feu est bien parti ! Dans une demi-heure, on pourra commencer à cuire !
- Qui l’eut cru ?
- Hein ?
- Rien, je déconne.
Quelques-uns – musiciens amateurs ou futurs pros, sont venus avec leurs instruments. Une sorte d’orchestre baroque se met peu à peu en place, hésitant entre le jazz et la java (comme disait Nougaro). C’est parfois un peu confus mais ambiance assurée ; rien à voir avec d’impersonnels CD vendus en promo à la FNAC. Chacun y va de sa chanson préférée. Les chanteurs couaquent, les musiciens grimacent, les chiens hurlent à mort, le lait des vaches, dans les prés voisins, devient instantanément yaourt et la caravane passe – vite, très vite, pour s’éloigner de ce cauchemar.
Dans son coin, Dominique, toute timide parce que peu habituée à ce genre de lurons, en vient à rire aux larmes quand Daniel arpente les tables alignées (et, heureusement, encore vierges de toute garniture) vêtu d’un simple short et d’un vieux rideau en guise de cape pour chanter "madame promène son cul sur les remparts de varsoviiiieuuu" à la façon du regretté monsieur Brel lorsqu’il se donnait sur scène.
Elle me vote un regard plus pétillant que le derrière de la veuve Clicquot.
Je la pousse du coude :
- Hein ? Alors, tu regrettes d’être venue ?
- J’avais envie de venir mais je paniquais un peu à cause de mon manque de culture générale. Tu connais plein d’artistes, toi ! Des peintres, des musiciens, des acteurs, des photographes…
- Oui, j’aime cette compagnie de bien. Tu imagines l’ambiance s’il n’y avait que des comptables et de futurs cadres supérieurs ? Note qu’ils et elles sont encore tous aux études. En vieillissant, il est probable que ces joyeux potaches deviendront un tantinet plus emm…
- Tu crois ?
- C’est la vie qui veut ça, sans doute. Avec les rides viennent les regrets de tous les trains loupés ; alors chacun force sur les guirlandes pour masquer les zones d’ombre.
- Julie la philosophe ?
- Ah que nenni, la belle ! Philosopher, c’est répondre à une question par deux autres questions ! Très peu pour moi ! J’suis z’une fille simple, moi ! Une fille de la terre, une bonne cultivateuse, une gueuse ! Viens, on va aider Marina et les autres à dresser les tables, il est temps de penser aux ventres, cornediou
Profitez donc, insouciante jeunesse …
Tu veux que je te dise, Julie ? Habiter un tel endroit et ne pas en faire profiter les collègues blogueurs, c’est tout simplement criminel !