L’inconnue de White Chapel
C’était l’heure où les gentlemen se retirent des salons pour aller se coucher mais, ce soir là, il n’avait pas envie de rentrer seul, sachant pertinemment que ça ne serait qu’un verre de brandy et une nuit d’insomnie qui l’attendaient.
C’est donc avec le vague espoir de quelque charmante compagnie qu’il arpenta White Chapel, le quartier des putains et des voleurs.
Elle était appuyée contre un mur et le regardait approcher sans bouger. Ni plus belle ni plus propre que les autres, elle avait juste cet indéniable avantage de ne pas vouloir se donner à tout prix, ce qui lui conférait une certaine dignité. Parmi ces épouses de la rue, regards fatigués et corsages débordant de chairs laiteuses, elle tranchait singulièrement.
Elle avait ce regard fier, allié à une morgue certaine, que la mieux née des dames de la haute n’aurait pas renié. Elle le laissa venir, sûr de lui dans son beau costume noir, pendant qu’elle, dans sa pauvre jupe verte, avec cette méchante chemise d’ouvrier, déchirée, qui laissait voir ses épaules, restait immobile.
Il lui prit le bras et la mena vers le bouge qui servait de maison de passe. Elle ne dit rien, se contentant de le fixer.
Hiératique, elle se laissa déshabiller sans le moindre geste. Il l’embrassa, laissant courir ses doigts encore gantés sur la peau blanche, puis, comme sous le coup d’une décision prise dans l’urgence, il jeta son manteau et ses gants sur le seul siège de la chambre.
Entre la peau de ses mains et la peau de la fille, plus rien. Ses assauts firent ensuite tomber la barrière des tissus et des convenances entre leurs deux corps. Elle, toujours silencieuse se laissait faire.
Ses yeux rivés sur lui. On eut dit qu’elle voulait graver ce visage dans sa mémoire.
Poupée vivante. Tout l’éclat et la chaleur de la vie s’étaient réfugiés dans ses prunelles.
Lui, trop content de ne pas avoir à subir les plaintes et les suppliques habituelles des putains, s’activait de plus belle sur ce corps figé que ses propres spasmes agitaient de mouvements d’automate. Puis, soudain gêné par ce regard qui le fouillait jusqu’aux tréfonds de l’âme, il se détacha d’elle. Il la repoussait, mais ne pouvait l’empêcher de le suivre des yeux.
De rage il la gifla violemment, faisant monter de la couleur à ses joues et, par la même occasion, un sourire sur ses lèvres muettes.
Le sourire se changea en rire. Un rire qui enfla, s’éleva pour mieux aller ricocher contre les poutres de la charpente.
Puis elle s’arrêta mais continua de le regarder, moqueuse ; à nouveau souriante, et muette.
Elle s’approcha, l’embrassa, ralluma son envie présente en même temps que toutes les autres, passées, réprimées, soigneusement barricadées.
Le lord, homme élevé dans un puritanisme très strict et qui ne s’accordait qu’une rare nuit de débauche de temps à autre, se changea littéralement en bête fauve. Toute son éducation, ses bonnes manières, volèrent en éclats. Plus aucune pudeur n’entravait ses instincts.
Un affreux petit matin le trouva épuisé et seul dans ce mauvais lit d’auberge.
Toute la journée, poursuivi par le souvenir de la nuit précédente, il se montra distrait, refusant les diverses invitations, allant même jusqu′à décommander celles qu’il avait acceptées auparavant.
Il attendit la fin du jour avec impatience et s’en fut dans le même quartier afin de retrouver cette fille.
Elle, toujours aussi immobile, le regarda s’approcher sans surprise.
La nuit se déroula comme la précédente. Une gifle, un coup, et elle s’animait enfin, rallumant ainsi les ardeurs du sieur en flattant ses plus bas instincts.
La troisième nuit ne laissa aucun souvenir, se mélangeant déjà aux deux précédentes.
Il se passa ainsi sept nuits.
Sept nuits qui apposaient leur empreinte sur lui et son humeur. Il n’avait plus rien de commun avec l’homme courtois et un tantinet distant qu’il avait été. Son éducation, ses principes, ses convictions politiques, tout avait volé en éclats.
Et chaque éclat était le prix d’une nuit avec elle.
La huitième nuit le marqua dans sa chair. Il ne s’en réveilla pas totalement…
Vers midi, son domestique ,inquiet de ne pas le voir, alla dans la chambre. Ce qu’il y vit le bouleversa : son lord, la bouche tordue en un cri silencieux, gardait les yeux fixés sur ses mains. Son dos, son torse ainsi que ses bras et ses jambes étaient couverts de griffures, morsures et bleus divers. En état de choc profond, il ne parla plus jamais de façon cohérente et, jusqu′à la fin de sa vie, il fallut l’aider dans ses moindres gestes.
On dit que, sur son lit de mort, il n’a prononcé qu’une seule phrase : «Ne me faites pas de mal. » Nul ne sait si ces mots s’adressaient à une personne présente ou à la fille de White Chapel.
J′aime bien cette nouvelle ! L′époque aussi ^^
White chapel, Jack the ripper, toute une ambiance. La chute est excellente, ma chérie, véritablement excellente. Une belle ambiance. Tu es douée. Mais moi, je n′en ai jamais douté !!! Je t′embrasse Ju