Marie

J′ai permis à Claude de fouiner dans mes caisses d′archives, ce qui devait me donner une petite liberté de mouvement pendant qu′il lisait.  Les illusions sont faites pour s′en servir !  Toutes les cinq minutes, il vient avec un nouveau feuillet à la main :

- Et là, j′aimerais bien que tu me précises un truc…  pourquoi dis-tu que…  regarde, là, ça me rappelle… hé, dis donc, c′était pas mal ce début de texte… écrit… merde !  T′avais… heu… 12 ans ?

Mes dessins, gribouillis, aquarelles et autres, j′aurais dû les mettre sous clef :

- Juliiiie ! viens voir là…. pas possible, ça, t′as suivi des cours… Tu pourrais faire des érotiques sur demande ?  J′te trouve un marché en moins d′un mois… non, une semaine !… pourquoi t′écris, scrogneugneu, dessine !  J′te jure que je connais des éditeurs à la recherche de ce genre de dessins…  tu m′écoutes !!!

J′l′adore mais, des fois, il me fatigue un peu (meu non, j′vais pas le larguer, y′m′plaît trop).  Il m′a mis trois pages sous les yeux : Marie !  Mon premier véritable texte "abouti" ; j′avais quoi ? 14, peut être 15 ans, à tout casser.  Des phrases malhabiles mais tellement importantes pour moi.  C′est en créant ce texte que je décidai de me consacrer aux mots.  Un petit texte qu′il faut aborder avec indulgence, ce n′est qu′un balbutiement.

Il y avait, dans ma classe, une fille aussi taciturne que jolie, toujours habillée de vêtements coûteux alors que sa mère, en plein divorce, ne roulait pas sur l′or.  Cette brunette était un petit mystère pour nous toutes.  C′est elle qui m′inspira ce petit texte.  Un jour, alors que j′étais avachie sur mon banc, dans la posture classique de la lycéenne passionnée par un  cours de math insipide (j′aime pas les maths), je regardais le dos de Marie, assise deux rangées devant moi.  Au fil d′une rêverie informe, j′imaginais… parce que, ce jour là voyez-vous …  mais lisez donc vous même.

 

La voix de sa mère lui parvint de la cuisine :

- Et surtout, ne rentre pas trop tard !

- Promis, répondit-elle en se regardant une dernière fois dans le miroir du corridor.

Elle sortit, referma tout doucement la porte et se dirigea vers l′arrêt de bus qui se trouvait à quelques mètres de sa maison.  Le petit vent tiède du début de soirée jouait entre ses jambes nues.  Le temps idéal.

Dans le bus, quelques gamins chahutèrent, pas méchants, juste pour faire du bruit, pour prouver qu′ils existaient.  L′un d′eux lui fit du gringue, et ce jusqu′à ce qu′ils descendent du véhicule en taquinant les gens qui passaient par là.

Elle demanda l′arrêt suivant, descendit à son tour et marcha encore quelques minutes dans des rues de plus en plus étroites et sombres.  Les immeubles la connaissaient bien maintenant.  Elle n′était plus une nouvelle.

Le petit troquet était calme.

Quand viendra l′affluence, elle sera déjà rentrée.

Charles, le patron, lui fit un pâle sourire au néon, commercial.  A peine.  Elle eut une bouffée d′amertume envers elle-même, comme un petit soubresaut de vie bilieuse.

Au moins, c′était de la vie.

Charles lui apporta un café.  Silencieux, il la regarda déballer son sucre, le mettre dans le breuvage odorant puis mélanger, touiller, comme elle disait.  Elle lui adressa un battement de paupières et il soupira :

- Tu peux prendre le huit, comme d′habitude, mais jusqu′à neuf heures, pas plus !  Et il retourna se renfrogner derrière son comptoir.

Elle but son café à petites lampées, sans l′aimer.  C′était juste une habitude, un rite destiné à repousser l′heure et dont elle ne retirait aucun plaisir : elle détestait le café.  Après, il fallut bien se décider.  Elle sortit, sans un mot, pour aller occuper sa place.  Carine lui adressa un salut de loin qu′elle lui rendit avant d′ôter son long ciré noir qu′elle tint sur son bras plié.  Elle se redressa de la tête et du buste, cambra les reins et attendit.

Pas longtemps.  Elle n′attendait jamais longtemps. 

Il devait avoir entre 40 et 50 ans, plus près de 50.  Pas douée pour donner un âge.  Le cheveu rare et la bedaine conquérante.  Il sentait la cigarette et la sueur ; l′alcool aussi mais il ne paraissait pas saoul.  Elle l′avait déjà vu rôder auparavant, dans une BMW bleu nuit si ses souvenirs étaient bons.  Tandis qu′il tournait autour d′elle – qui ne faisait absolument rien pour l′aider à engager la conversation – un jeune dans une  une toyota lépreuse, ralentit.  Il la parcourait effrontément.  Sans s′émouvoir, elle le regarda se masturber mollement.  Il avait une grosse queue incertaine qui n′était pas encore en état de cracher son venin.  Il donna des gaz et s′éloigna.  Le vieux la matait toujours, fixement, planté à un mètre d′elle.  Il devait se décider, il le savait, sinon elle partirait, happée par un autre, et ne reviendrait sans doute pas.  Pour l′énième fois, il s′épongea le front avant de risquer un :

- Combien ?

- 75, non négociable, et tout avec capote.  Pas de sodo.  Une demi-heure maxi.

- Et merde ! 75 !  C′est pas donné !  Et puis, j′aime pas les capotes.

- Avec capote ou rien du tout, MEC !

Elle aimait les appeler ainsi.  Ca les désarçonnait.

- Dis donc, s′insurgea t-il, tu pourrais être polie !  T′as l′âge d′être ma fille…

- Avec capote, PAPA, sinon tu vas te branler dans les poubelles !

Il se radoucit :

-Où tu fais ça ?

- Dans un joli p′tit studio qui te coûtera 25 de plus

- T′es vraiment pas donnée !

- Non, mais ça fait des jours que tu crèves d′envie de m′baiser !

- D′accord !  On y va ?

Il la suivit, un mètre en arrière d′elle.  La petite porte sur le côté du bistrot, la minuterie, lumière.  Elle parla dans l′interphone intérieur :

- Charles ?  C′est Marie !  Je suis avec un client.

- D′accord petite, crachota l′appareil, j′sus prév′nu, tu peux y aller sans crainte.

L′homme la regarda, interloqué.  Il devait avoir une famille, ce gros con, une femme qu′il ne méritait sans doute pas, des gosses qui le respectaient, peut être.  Et peut être les connaissait-elle ?  Elle lui expliqua :

- C′est juste pour le cas où j′aurais levé un malade mental, papa, parce que tu vois, j′ai pas envie de m′faire égorger pour quelques billets… (il sembla s′offusquer)… mais toi, t′es réglo, hein, papa ?  Tu vas pas faire de mal à ta petite fille chérie !  Suis-moi.

Sans attendre sa réponse, elle grimpa les escaliers.  Elle connaissait le 8 : c′était un tout petit studio, douillet, occupé par Laurence, une gentille prostituée occasionnelle d′une vingtaine d′années qui n′avait que ce moyen pour payer ses cours de criminologie.  Elle sous-louait deux jours par semaine.  Son petit lupanar était meublé avec goût.  Lorsque Marie poussa la porte, elle sentit très intensément la symbiose qui la liait à cette fille forte, qu′elle admirait de toutes ses forces.  Elle aurait voulu que le type disparaisse pour laisser place à Laurence, que celle-ci vienne et la prenne dans ses bras.   Elles auraient fait l′amour avec cette tendresse si particulière des femmes entre elles, à des milliers de kilomètres de l′avidité masculine, sans l′urgence de faire dégorger ces deux petites boulettes ridicules, gorgées de spermatozoïdes.

Elle ferait l′amour avec Laurence, il le fallait, c′était pressant pour sa survie ; ça lui permettrait d′affronter d′autres laideurs et de les vaincre.

Elle paierait s′il le fallait.

Mais pour l′instant, il y avait lui, avec ses bras dont il ne savait plus quoi faire ; lui avec son pantalon qui tirebouchonnait sur ses souliers mal cirés, qui refusait d′enserrer la totalité de cette panse.  Quel tailleur optimiste avait donc cru venir à bout de ce monument ?

Elle frotta son index contre son pouce.  Sans se faire prier, il sortit un portefeuille bien garni dont il extirpa quelques billets qu′il posa soigneusement sur le lit.  Elle les prit pour les enfouir dans la doublure déchirée de son sac, puis elle se déshabilla et vint se planter devant lui, pieds écartés comme pour mieux assurer son équilibre.  Il la buvait des yeux, affolé par sa poitrine plate, ses cuisses grêles, ses côtes trop saillantes.  Un peu de salive luisait entre ses lèvres fines :

- Mais bon sang, quel âge t′as, petite ?

- L′âge qu′il faut, papa, juste l′âge qu′il faut !  Tu perds du temps, papa !

- Je… je voudrais plus de temps, je voudrais que ça soit la fête, hein ?  Oui ?  J′ai du fric, tant que tu en veux, plein !  Je te paierai plus !  Et si on commandait du champagne ?  D′accord ?  Du bon champagne, le meilleur !

- Si tu veux.

Elle décrocha le téléphone intérieur, commanda le champagne, puis annonça la somme exhorbitante qu′elle désirait pour le temps accordé : l′animal était solidement ferré.  Tandis que Charles apportait la bouteille dans le seau cabossé et tout griffé mais rempli de bonne glace bien fraîche, sa "grosse laideur premier" se réfugia dans la kitchenette pour ne pas être vu, reconnu peut être, plus tard.  Quand il réapparut, il était entièrement nu… et encore plus laid qu′elle ne l′avait imaginé.  D′un geste, il releva la panse pour lui faire voir son appendice : une virgule quelconque mais, comme beaucoup d′hommes, cet abruti semblait lui accorder une tendresse sans bornes.  Il haleta :

- Tu la vois, celle-là ?  C′est rien que du bon, ma belle.  Elle va te rendre heureuse, tu verras !  J′sais y faire, moi.  Ca fait des semaines que je t′avais repérée… tu es la plus belle, la plus merveilleuse petite pute que j′aie jamais vu !  Tu m′rends dingue.

Se rendait-il compte des horreurs qu′il disait ?  Savait-il à quel point il était laid ?  Sans doute pas.  Il avait payé et, dans sa tête, il était devenu beau.

Ils burent le champagne.  Lui surtout.  Elle, elle détestait le champagne ; elle détestait parce qu′il était là, lui, parce qu′il avait tout ce fric, parce qu′il était laid ; parce qu′il existait, tout simplement.  L′éthanol l′aida, lui permit même de sourire, de le supporter – un peu.  Il se mit à la peloter et elle imita, si grossièrement, les sons du ravissement.  Il avait déjà ce regard insupportable, voilé, des mâles qui ne sont plus attentifs qu′à leur propre plaisir.  Il lécha maladroitement son sexe, puis son anus.  Dès que la bouteille fut vide, il redemanda du champagne en sortant ses insupportables billets.  Insupportables parce qu′ils étaient à lui et qu′elle devait sourire pour les toucher, mais lorsqu′ils quittaient ses gros doigts boudinés, ils cessaient de lui appartenir et devenaient amicaux, prometteurs.  Eux aussi, se prostituaient : ils avaient été créés pour cela et ne connaissaient pas d′états d′âmes encombrants.

Vint le moment où il voulut consommer.  Laborieusement, il la pénétra après s′être emmailloté de latex, à contre coeur.  Il cracha une première fois dans son ventre, vite, puis se remit à boire et à la peloter.  Elle dut le prendre dans sa bouche, goûter le latex, subir ses mains qui lui calaient la tête au rythme de ses coups de reins.  En jouissant, il écrasa cette incroyable panse velue contre sa figure et elle paniqua quelques instants, privée d′air.

Un peu calmé, il utilisa le temps qui lui restait pour parler de lui, de sa situation professionnelle, de son argent, de son standing, de ses vacances.  Inlassablement, elle hochait la tête pour approuver.  Nul besoin de parler ni de sourire encore.  Juste être là.  Il faisait le reste, en aveugle.

Lorsqu′ils furent rhabillés, il lui glissa un bout de papier, par dessus d′autres billets – un bonus précisa t-il.  Sur le carré de papier, il y avait son numéro de portable où elle pouvait le joindre durant la journée, sans risque.  Quels risques ?

Il devint lyrique, lui promettant le paradis, le bonheur capitaliste si elle devenait sa maîtresse attitrée.  Pour parfaire la scène, il se mit à genoux devant elle, visage pathétique, pour déclarer un amour essouflé.  Elle le considéra longuement, l′oeil atone, incapable de réagir.  Il finit par se redresser péniblement pour lui adresser une ultime requête, chuchotée tout contre l′oreille.  Sans qu′elle dut le lui demander, il sortit encore de beaux gros billets qu′il lui tendit, fébrile.

Pourquoi pas ?  Ca ou autre chose, quelle importance ?

- D′accord, murmura t-elle

Fébrile, il s′agenouilla à nouveau, collant la bouche contre son sexe.  Elle procéda.  Ce fut un peu laborieux au début mais les trois ou quatre verres de champagnes finirent par ressortir.  Une infinie tristesse accompagna cet acte dégradant.  Les yeux fixés sur le mur d′en face, elle pensait de toutes ses forces aux campagnes de son enfance, ses rires, sa joie de respirer.  C′était si loin, loin, loin…

MADEMOISELLE J*** !  Mais vous dormiez, ma parole !

La prof fondit sur elle comme une furie, la prit par l′épaule et la secoua – sans doute pour mieux la réveiller.  Elle hoquetait d′indignation :

- Mais où vous croyez vous donc ? Qu′est-ce que vous croyez, hein ?  Que votre mère sera toujours derrière vous pour vous payer ces habits luxueux dont vous changez chaque jour ?  Vous croyez vraiment que la vie est un conte de fée qui durera toujours ?  Vous croyez que la vie, c′est la pub à la télé ?  Je vais vous l′apprendre, moi, la vie, mademoiselle J***, en vous envoyant manu militari chez le proviseur !  Vous ne méritez pas que votre mère se tue au travail pour vous gâter, pour vous !

SAVEZ-VOUS LA CHANCE QUE VOUS AVEZ, DU HAUT DE VOS 14 ANS ?

 

Voilà mon premier texte.  Je le répète : soyez indulgents pour le style, les lourdeurs et autres, je débutais.  Je vous entends déjà dire : Ah !  Elle avait déjà de l′imagination, la Julie, lorsqu′elle était ado.  Détrompez-vous : de telles situations existent vraiment et les filles mineures qui se prostituent ne proviennent pas toujours de milieux dits "défavorisés".  Il y avait une autre ado dans mon lycée.  Lors du dernier bal de fin d′année, elle m′avoua, un peu saoule, qu′elle sortait tous les vendredis puis, au petit matin, avant de rentrer, elle allait faire une passe ou deux, juste pour avoir l′argent de poche qu′elle userait sans remords le soir même.  Elle faisait cela depuis l′âge de 16 ans et ses parents n′en surent jamais rien.  Au Japon, pays adorateur de l′argent et de la réussite sociale, la prostitution des lycéennes est monnaie courante.  Oubliés, les cerisiers en fleur, si romantiques.

4 réactions à “ Marie”

  1. Anonyme dit :

    CONTENT:
    wouahou !! wouahou … :-))superbe !

  2. Anonyme dit :

    CONTENT:
    très bien écrit pour une fille de 14 ans…. on se demande même si tu l′as pas vécu. biz

  3. Anonyme dit :

    CONTENT:
    Chuuut ! Surtout ne le répétez pas mais on dit que recto verso doit avoir dans les… Pfuuui ! Un VIEUX qui épie les petites filles puis qui retourne prendre sa tisane le soir dans son hospice. On dit même qu′il croit qu′on n′est intelligent qu′à partir de 30 ans.Vous croyez qu′il se masturbe dans son lit ?

  4. Anonyme dit :

    CONTENT:
    Yarf !Ben, vous v′lez que j′vous dise, mââme Lafeuille ? Non ? Ben j′vous l′dis quand même : moi, ça m′étonne point ! Tous ces vieux bonzhommes, flamberge au vent, qui fouinent dans les cartables de ces d′moizelles, c′est pas… sein ! Et vous croivez qu′ça les dérange, ces salopiotes ?Où qu′va l′monde, ma Doué !