Noire Julie – 1

Il s′abonne à ma tanière, le Glaude.  Faudrait voir à ce qu′il me laisse un peu d′air.  Le trop nuit toujours ; je ne veux pas d′une lassitude merdique et prématurée entre nous.  Et pourtant, chaque seconde de sa présence m′est une joie infinie, que je cache. Début de soirée sur le ton de l′intime ; nous parlons, beaucoup.  Je lui raconte ma période goth, sombre, très sombre, et tourmentée, et révoltée, bien entendu. 

Proche d′une véritable déchéance de ma personnalité. 

Cet épisode de ma vie semble susciter une singulière crise de curiosité en lui :

- Et… t′avais le look et tout ?  Tu n′as pas des photos ?

- Non, mais j′ai toujours les fringues.  Je ne sais pas trop pourquoi je les garde… enfin… je crois qu′il me serait impossible de les jeter, pour l′instant du moins.  Trop d′émotions en imprègnent encore les tissus, pas toujours des plus agréables d′ailleurs… mais pas atroces non plus.

- Sais pas… je n′arrive pas à t′imaginer… cela semble tellement à l′opposé de la Julie que je connais !

- Bah !  Laisse tomber.

Il me fixe intensément, la tête de côté, les yeux réduits en deux minces fentes brillantes, sourcils froncés.  Un peu mal à l′aise, je ricane :

- Quoi ?  J′ai du yaourt sur le nez ?

- J′essaie mais je n′y parviens pas.  Je ne te vois pas en gothique, pas ton genre !

Les mecs, j′vous jure !  Moi, lèvres pincées :

- Ah ?  Et c′est quoi, mon genre : mamy tricot ?  Intello débile ?  Bourge ?  Poupée gonflable ? Il faut vraiment que j′aie un genre ?  L′étiquette qui rassure, le label : bonne à consommer ?

- Mais arrête de démarrer ainsi au quart de tour, bon sang !

- De toute façon, tu n′aurais pas aimé NoireJulie !

- Peut-être que… si ?

Je vais pour lui répondre lorsque des images venues d′un passé proche défilent dans ma tête.  Des amis ( dont Michael, bien sûr, qui fut de tous mes délires), des lieux, des scènes.  Tant de souvenirs enterrés sans le moindre adieu.  D′un coup, je me lève, tendue, guidée par cette impulsion venue du fond de moi :

- Ne bouge pas, compris ?  J′ai mieux que des photos, puisque tu sembles tellement désireux de…

Je m′enferme dans la chambre, sort ces vêtements que je croyais rangés pour toujours : long manteau noir, haut fendu sur le derrière, short noir au cuir éraflé, large ceinture cloutés dont la boucle ouvragée, véritable oeuvre d′art, me fut donnée par un artiste anglais éperdu d′amour… au sens strictement corporel du terme.  Je choisis un chemisier mauve à boutons de porcelaine noire décorée d′une flamme, longues manches, bouffantes aux poignets, plus classieux que mes terribles t-shirts aux injures provocatrices.  Mes hautes bottes à grosses semelles ferrées semblent m′attendre.  Je m′installe devant mon miroir.  Mes mains retrouvent vite les gestes du maquillage outrancier, morbide.  Habiller mes yeux de noir presque jusqu′aux sourcils, dégrader légèrement par un brun violet, sombre, après une légère couche de fond de teint blafard (avec ma peau de rousse, pas besoin d′en mettre beaucoup, juste de quoi atténuer mes taches de rousseur) ; lipstick bordeaux, cerné d′un très mince trait sombre dessus et dessous mes lèvres.  Je m′habille.  Pas de petite culotte, pas de soutien gorge, pas de collants.  Mes jambes, blanches, laiteuses fusent du short, s′arriment dans mes lourdes bottes.  L′effet est toujours aussi saisissant.  Je  ressorts mes breloques en argent, mon faux piercing de narine et me contemple dans la haute glace murale.  Juste un murmure, garni d′un rire aussi sombre que mon allure retrouvée :

- Salut, NoireJulie !  Comment va, depuis le temps ?

La nature humaine est curieuse.  Ce changement de style modifie aussi mon processus de pensée.  Julie la rousse s′est retirée dans un coin de la pièce, qui ne veut plus rien avoir à faire avec "la revenante".  Tout cela se passe dans mes neurones, bien entendu, pourtant j′ai la sensation palpable, en cet instant, d′être amputée d′une part de moi.  NoireJulie peut cohabiter en Julie la rousse mais pas l′inverse.

Si je dis que Claude reste stupéfait, je suis largement en dessous de la vérité.  Avec ses yeux en soucoupe à dessert, il ressemble à un gosse perdu dans la nuit.  J′avance de quelques pas vers lui :

- Voilà !, dis-je simplement

Déconnecté, mon bonhomme, complètement.  Il me dévisage, assis dans ce fauteuil qui devient déjà "le sien".  Les habitudes viennent vite.  Dans ses beaux yeux, il y a cette neige qu′on trouve sur les écrans de télé quand l′émetteur est en panne.  Il me semble même que son cerveau fait le bruit : "fschhhhhhhhhhhhhhhhhhh".  Je ne sais plus trop quoi faire.  J′avance encore, presque jusqu′à le toucher, mon short à quelques centimètres de son visage.  L′atmosphère me paraît plus pesante.  Il a alors une réaction qui me déconcerte : il glisse du fauteuil, à genoux contre moi, ses bras m′enserrent le bassin contre lequel il presse sa tête.  Et il ne bouge plus.

M…………de !  Qu′est c′que j′fais, moi ?  Je n′ose plus bouger, plus respirer.  Difficile de garder une contenance.  Qu′est-ce qui lui prends ?  Une crise mystique ?  Et ça dure en plus ! S′il me demande de le fouetter, je lui pète les dents !  Non, il a l′air de se reprendre ; il se redresse (ouf !), me prends les mains :

- Il y a quelque chose de… vénéneux en toi, ainsi parée, et d′attirant, de terriblement attirant.  Excuse-moi… je ne sais pas ce qui m′a pris, là, à l′instant.

Je gouaille pour cacher mon malaise :

- y va pas nous faire un infar, le gentil monsieur ?

- Te moque pas.  Tu es… troublante, j′te dis.

- Ah ouais ?  Et tu sortirais avec moi, dehors je veux dire, dans la ville, quand je suis dans cette tenue ?

- Sans hésiter une seule seconde !

- Même dans ton cher café-galerie ?  Devant tes chers amis bidons bedons ?

- Idem, sans hésiter !

- J′te prends au mot : on sort ?

- Le temps de prendre ma veste !

 

(suite à la prochaine note.)

4 réactions à “ Noire Julie – 1”

  1. Anonyme dit :

    CONTENT:
    j′aime bien ton monde et tu as une belle écriture

  2. Anonyme dit :

    CONTENT:
    La langue chaudeLa chaude languede l′envie !

  3. Anonyme dit :

    CONTENT:
    impressionant et a la fois captivant reves ou realité?! on ne saurait dire si a la place de claude la reaction de nos sentiments envers ton image ou se que tu representes…….!

  4. [...] Michael, mon ami de toujours, me lance son fameux regard en coin 228 bis, avec ce zeste d’ironie tendre, qui m’a tant de fois fait réfléchir (et évité de grosses conneries) lorsque j’étais dans mes années noires. Entre nous, il y a toujours eu ce mélange de gravité et d’humour primesautier. Une façon comme une autre de masquer l’attachement profond qui nous lie. [...]