Noire Julie 2
Les endroits se succèdent. Bien entendu, les gens me regardent, me détaillent. Dans leurs yeux, je lis un peu de tout : réprobation, désirs, curiosité, moquerie parfois. Claude reste constamment auprès de moi, affichant ouvertement ses sentiments. Pas mal, l′homme, il me surprend de façon agréable. Nous terminons notre course nocturne dans son établissement. Aussitôt, le personnel l′accapare pour une foultitude de détails pratiques. Seule au bar, au milieu de cette foule en représentation, je sirote un cocktail trop sucré, sensé adoucir l′amertume de mes pensées. Ce genre de sortie-exhibition, c′est un constat, ne m′amuse plus.

Je me moque bien des coups d′oeil concupiscents - dissimulés derrière le voile du savoir vivre de bon ton affiché. Trop de mâles seuls, en quête d′une proie, et qui oublient si facilement Odile, Françoise, Marianne – peu importe le prénom : celle qui partage leur vie. Ils veulent la sécurité du couple et la chair fraîche du jour, en furtif ; juste une goutte de sperme oubliée dans ce préservatif jeté à la hâte, après. Pour ne pas tacher la banquette arrière de cette voiture dont ils sont si fiers, voyez-vous ; cet amas de boulons, signe extérieur de sérénité financière, dans lequel, dimanche prochain, ils promèneront madame et les petits ; de si charmants bambins, si vous saviez !
Le monde est un gigantesque terrain de chasse. Ils me voudraient lapine affolée et mon look leur parle d′une panthère avec des crocs. Malgré leur fusil à un coup, ils hésitent. Un accident est si vite arrivé.
Le seul qui pouvait me faire plaisir à cet instant précis se matérialise à mes côtés : Michael ! Il ne dit pas un mot. S′accoude au bar, à mes côtés, en souriant. Ce si beau sourire d′ange, unique. Je suis quand même un peu surprise de sa présence ici. Serait- il vraiment mon ange gardien ? L′idée me plaît. Je repousse mon écoeurant cocktail et commande une eau plate ;
me tourne vers mon ami et cherche à lui envoyer des ondes douces d′amitié, de chaleur humaine. Regard malicieux de sa part :
- Efface ce sourire béat, il jure avec ton look. Ca va toi ?
- Oui, et toi ?
- Pas mal du tout. Nostalgie du passé, des frasques ?
- Non. Enterrement. Je viens de me rendre compte que j′évolue. Je ne sais pas si c′est un bien ou un mal…
Il est sans doute le seul à pouvoir faire une synthèse cohérente de mes bouts de phrases lorsque je me découds en mots hasardeux. Il opine :
- Un bien, crois-moi. Tu n′as plus besoin de cette armure. Je parle du maquillage et des accessoires diaboliques, sorcière.
- Je retourne à mon état naturel, Michael : bourgeoise ! Je hais cette caste de suffisants et pourtant je réalise… que je suis comme eux. Je serai comme eux, ou peut-être que je l′ai toujours été, sais pas. Dans quelques années, tu me verras passer dans la rue, hautaine, plus pressée qu′inaccessible… et fière de l′être. Le dressage, Michael, le dressage ! L′éducation reçue est un plus qu′un bagage, c′est une bosse au milieu du dos : on ne la voit pas mais elle est là, elle nous déforme, nous catalogue d′office aux yeux des autres…
- Julie la philo ! Y′avait longtemps. Tu veux une lanterne et un tonneau ou bien tu as trouvé ? Tu te poses trop de questions, Julie ; et comme tous ceux et celles qui font cela, tu te poses les mauvaises questions. arrête ton monologue du vagin et fonce, ma belle, t′es faite pour foncer, pour l′instant du moins.
- Dis donc, le sphinx, tu donnes dans le sibyllin, maintenant ? Nouveau, ça !
Juste un sourire, un regard de biais en guise de réponse. Je vide mon verre d′eau pour chasser le sirop qui m′empâte la bouche puis :
- Qu′est-ce que tu fais ici ?
- Des gens à voir, pour un projet d′exposition. Je suis souvent ici. Tu sais que Claude a définitivement viré Roxane ?
- J′évite d′en parler… Julie l′autruche…
- La tête dans la terre et les fesses offertes, c′est un style ! Le fantasme des branleurs furtifs !
- Dis donc !
- Outrée ? Oui, tu t′embourgeoises, c′est sûr !
- Salaud (je me marre)
- Toujours à ton service. Je crois qu′il estdrôlement accro, Claude. Tout le monde, ici, sait qui tu es. Lui et moi réunis, c′est un véritable service promo pour ta mégalomanie égocentrique…(je saisis mon verre) NON ! Tu gardes les seaux d′eau pour ton homme ! T′as fait fort, là ! Quand il m′a raconté, j′étais plié, vraiment plié !
- Qu′est-ce que c′est ? Des accords secrets dans mon dos ?
- Mégalo et parano ! J′te laisse, voilà ton amûûûr !
Ils se croisent, se font la bise ! Parlent, juste quelques mots dont je suis exclue, ces fameux mots d′hommes qui peuvent tant nous intriguer, parfois. Que nous voudrions dédiés à notre petite personne avec la peur secrète qu′ils soient banals.
Il vient, me touche, m′embrasse. Envie de me blottir et pourtant, je n′en fais rien. Il va me rendre guimauve, ce type ! Je refuse d′être une petite pâte sucrée, moulée dans les clichés, merde !
- On s′en va, dis-je, brutale, sans raison. Marre ! Je me sens ridicule.
- Tu ne l′es pas, crois-moi ! Tu les fais saliver… à peu près tous.
Cette remarque me blesse, me donne envie de le gifler. Pourquoi, bon sang ? C′est moi qui allume la mèche du désir, sciemment, pas lui. Pourtant, j′aurais tellement voulu qu′il ne dise pas ça.
Dans la voiture, nous n′échangeons que les mots indispensables. Entre eux, de longs silences. Dès qu′il est garé, je sors de la voiture, marche sans me retourner vers mon immeuble. Derrière moi, j′entends ses pas pressés et je m′en veux. Il me rejoint dans le hall du rez de chaussée, désert à cette heure plus que tardive. J′habite un poulailler. Il s′inquiète :
- Julie ! Qu′est-ce que tu as ? Réponds-moi, bon sang !
Sa main se pose sur mon épaule, douce et forte. Une main amie. En me retournant, je reçois sa beauté inquiète en plein dans les mirettes. Je fonds, putain ! Comme une automate affolée, je l′embrasse, brutale, encore, tandis que ma main se faufile dans son chantier, s′empare de lui, le caresse. Mon baiser l′empêche de parler. Je ne veux pas de mots, surtout pas. Il mollit, s′abandonne :
- Mve…
Je me retire de ses lèvres :
- Mais tais-toi donc !
Il grandit entre mes doigts, s′érige, s′échauffe. J′ai besoin de son plaisir. Je retire ma main, ouvre sa boîte à malice, en extirpe l′objet de mes attentions. Il s′affole :
- Pas ici, Julie ! Je t′en prie…
Je glisse le long de lui, l′embouche. Juste le bruit discret de son moment de gloire. Je m′active, heureuse. Après un long moment, il balbutie :
- Julie ? Faudrait arrêter là ! Faudrait arrêter, t′entends ?
Inexorable, je continue, le laissant se débattre avec son malaise d′homme du XXIème siècle, soucieux des femmes et un peu perdu lorsqu′elles donnent. Puis ça fait :
(bas) Juuu (haut) liiiiie !
Heureuse, je l′accompagne dans son voyage, redoublant de douceur, attentive au moindre soubresaut. Lorsque tout est dit, je me redresse, l′embrasse à nouveau, guillerette, et me dirige vers l′escalier :
- Tu passes demain ? Et puis… range tout ça, on pourrait te voir, cochon !