Où je fais la connaissance de Claude

Bonjour vous toutes et tous.  Je traînaille dans l′appartement en Tshirt, mes petites fesses à l′air.  Tout pour faire une putain, disait mon père lorsque j′étais enfant : feignante et sans pudeur.  Je m′applique à suivre tes conseils, papa, je m′applique tant que je peux.  Ca va, vous, à part ça ?  Moi, je vais encore sortir ce soir.  Mais revenons un peu en arrière.

Jeudi soir, mon copain d′adolescence, Michael, débarque sans prévenir comme d′habitude.  Michael, ce sont mes années lycée, une amitié née je ne sais plus trop comment.  Juste des images de ciné-clubs, de soirées estudiantines, de discussions à n′en plus finir à propos de tout et de rien.  Pas de sexe, juste quelques baisers de temps à autre, quand l′un ou l′autre se sentait mal.  Michael, c′est le cérébral, l′artiste complet, touche à tout de génie, gentil à s′en énerver, toujours squatté par plein de gens qui cherchent une bribe de son aura.

Il m′entraîne voir une expo de dessins.  L′endroit n’est pas mal du tout. 

C′est un café d′art décoré avec goût, vaste et intime à la fois.  Le premier étage est une galerie qui fait le tour de la pièce centrale et qui donne accès à plusieurs petites ou grandes cellules blanches où sont exposées les oeuvres.  Le genre d′endroit où, je suppose, on se doit d′être vu lorsqu′on est branché car la faune qui s′y trouve sent le snob à plein nez.  La grotte de monsieur et madame cynique.  Pour faire plaisir à Michael, j′ai mis ma robe Bcbg : un velour lisse, vert indescriptible (noble serait un mot approprié), manches courtes, bouffantes aux épaules, petit col mao fermant un décolleté sage ; et d′une longueur qui montre à peine mes genoux.  Très habillée, quoi, la fifille.  Pour une fois, j′ai autre chose que des trotteurs aux pieds : chaussures à talons, bridées aux chevilles, qui me fait gagner quelques cm sur tous les géants(tes) qui m′entourent.

Michael semble connaître tout le monde.  Il navigue de groupe en groupe en me présentant : "untel, unetelle, Julie B***, mon amie de toujours, presque ma soeur!".  Je fais une parfaite potiche malgré mon regard blasé ".227 ter".  Je me sens jaugée, soupesée, estimée, comme de la bonne barbaque bien fraîche.  J′en veux un peu à Michael de me mettre dans une situation pareille.  Il sait pourtant que j′ai horreur des mondains.  Lui, imperturbable, continue de me remorquer d′îlot en îlot, de porcs en porcs.  Sale regard des femmes.  V′s′en faites pas, les dindes, je vais pas vous piquer vos matadors.  Personne ne semble se préoccuper des crayonnés et aquarelles délicates alentour.  Ils ne sont pas venus là pour ça, ils sont juste venus se montrer, les cons !  Je commence à m′ennuyer ferme, songeant de plus en plus à partir, lorsque je le vois.  Lui, semble m′avoir remarquée depuis un moment : tout en discutant avec un pékin, il me suit du regard où que j′aille.  Je me sens toute chaude d′un coup.  Exactement le genre d′homme qui me plaît : une bonne trentaine, plus près de quarante que de trente, les cheveux poivre et sel ; il ressemble assez (pour vous le situer) au fantaisiste Frank Duboscq, avec des yeux, madoué !  Le bleu de ces yeux ! Un bleu pâle, clair, lumineux ; et puis il y a toutes ces fines rides rieuses qui ne semblent là que pour mieux souligner sa beauté.  Je n′ai jamais flashé sur les mecs aux yeux bleus mais lui !

Michael, beaucoup plus observateur qu′il n′y paraît, m′entraîne vers lui :

- Claude, je te présente Julie B***, mon amie, Julie, Claude !

Nous nous serrons la main.  Je me sens godiche tout d′un coup, en dedans.  En réaction, je me fais plus agressive.  Je prononce un "monsieur", du bout des lèvres.  Il a cette façon de se pencher vers moi, qui me fait penser que je suis seule et unique.  Sa voix est chaude, bien posée :

- Je ne peux qu′être séduit.  Vous savez sans doute que vous dégagez un charme puissant (aïe, serait-ce un séducteur de pacotille ? Il fait un geste large), comment trouvez-vous l′endroit ?

- Snob, tape à l′oeil et bondé.

Il a comme un court instant de stupeur, puis il se met à rire, vraiment à rire.  Michael, béat, me sussure :

- Claude est le propriétaire de l′endroit, Julie !

Cramoisie, je tente de prendre l′air dégagé de la demi mondaine qui attend le chaland.  Moi et ma grande gueule.  Il s′incline à demi, le regard pétillant :

- Julie, vous permettez que je vous appelle Julie ?  J′aime votre franchise.  Permettez-moi de vous offrir un verre.

Au fil de la discussion, qu′il amorce sans le moindre embarras, je le découvre vraiment passionné par l′art : klimt et la sécession de Vienne, Delville, Khnopff le mystique, Rops, le dandy… il parle avec animation sans chercher à étaler son savoir.  Je regarde fixement ses lèvres.  J′ai une de ces envies de l′embrasser.  Michael me presse pour partir.  Agacée, je lui demande un moment supplémentaire.  Nous dérivons sur le réveillon à venir.  Mes projets se limitent à sortir en boîte.  Sans façon, il nous invite, moi et Michael à se joindre à eux.  Le patron du restaurant où il a réservé est un copain.  Deux de plus ou de moins !  Michael se désiste.  Claude insiste :

- Et vous ?  Vous pourriez m′accompagner ?  Pourquoi pas ?  Michael me connaît très bien, il peut être garant de moi, Michael ?

- Sans problèmes, Claude.

C′est dans l′auto que le franc tombe encore.  Je suis lente, parfois.  Je me tourne vers mon ami :

- Dis donc, mon salaud, ça sent l′arrangé à plein nez tout ça !

Il rit :

- Claude t′a vu quelquefois en ma compagnie.  Il est bien, ce type, et tu lui plais énormément.  Il est célibataire et libre, que veut le bon peuple ?  Il me pressait pour t′être présenté, c′est fait.  Je lui ai dit : à tes risques et périls !  Julie, c′est un cas !

-dis donc, sale mec, entremetteur, proxénète !

Il sourit, comme lui seul sait sourire, en regardant la route :

- Je savais qu′il te plairait, ne me remercie pas.

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Une réaction à “ Où je fais la connaissance de Claude”

  1. [...] Michael, mon ami de toujours, me lance son fameux regard en coin 228 bis, avec ce zeste d’ironie tendre, qui m’a tant de fois fait réfléchir (et évité de grosses conneries) lorsque j’étais dans mes années noires. Entre nous, il y a toujours eu ce mélange de gravité et d’humour primesautier. Une façon comme une autre de masquer l’attachement profond qui nous lie. [...]