Mosaïque

Je crois que je rentrais du ciné, ce soir-là.
L’automne tardait. Maman me disait qu’elle avait vu fleurir du lilas et que c’était incroyable. Quelqu’un d’autre m’assurait avoir pêché un petit poisson qui n’avait rien à foutre là à cette date avancée.
L’automne tardait, et il est arrivé spécialement pour moi. Il a profité de ce que je regardais un film pour déployer ses charmes et ses basses températures.
Je suis sortie de la salle 7, j’ai jeté mon coca, et suis partie vers chez moi.
Il avait plu des cordes et le boulevard était jaune et rouge, jonché des feuilles qui n’avaient jusque là trouvé aucune bonne raison de tomber au sol. C’était un plaisir puéril que de fouler ce tapis naturel recouvrant enfin le béton. Il faisait soudain nuit, froid, et bon de vivre. Le boulevard était redevenu un bout de campagne.

Un autre soir, c’est l’homme qui me connaît le mieux (après mon papa) qui m’a éclairé l’humeur.
J’allais mal mais j’étais survoltée car il me stimule toujours. Et sans me souvenir de quoi on parlait, je sais qu’il a fini sur:
" – T’as beaucoup de choses à dire, Prunelle. Tu as vraiment beaucoup de choses à dire."
Ce fut une des choses les plus …impressionnantes que l’on m’aie dites. C’est fou de clôre une conversation sur ça.

[...]

Cocaïne 11, traque à travers Paris

La jumelle assise près de moi porte un collier d’esclave avec une petite plaque en or gravée au nom de Lizzie. C’est donc Sadie qui, assise sur le siège passager avant, surveille la route en écoutant les messages de police crachouillés par le scanner. Un type gigantesque, l’air pas commode, tient le volant. Il me lance un bref regard féroce avant de se concentrer sur sa conduite. Nous croisons de nombreux véhicules de police se dirigeant vers la rue de Verneuil. Mon coeur bat la chamade tandis que tout mon corps, en réaction aux derniers événements, commence à trembler de partout. Je déglutis :

- Faut pas rouler trop vite, pour ne pas attirer l’attention.

Sadie se tourne vers moi, calme et souriante :

- T’inquiète pas ! Farid sait ce qu’il fait, c’est un ancien agent des forces spéciales d’intervention…
- Un cow-boy, quoi !
- Un pro !
- Les cimetières sont remplis de pros qui roulaient trop vite !
- Dis donc, tu vas pas lui apprendre son métier !
- Les apparen… et puis merde, OK, j’la ferme !

Le scanner continue à déverser un flot d’ordres en continu. Les keufs placent des barrages filtrants un peu partout. Tout à coup :

- à toutes les patrouilles : intercepter et vérifier un fourgon mercedes vert bouteille qui s’est arrêté quelques instants au milieu de la rue de Lille. Attention, je rappelle que les suspects sont considérés comme extrêmement dangereux !

Aussitôt, deux voitures de patrouilles sont dans notre sillage, sirènes hurlantes et gyrophares allumés. L’énorme Farid grommelle :

- Sont vraiment sur les nerfs, va falloir jouer serré !

Lizzie me secoue :

- Lève-toi, vite !
- Hein ?
- Vite, bon sang !

Elle soulève la banquette et sort plusieurs boîtes du caisson supportant le siège. Je m’inquiète :

- Qu’est-ce que c’est ? Pas des armes, j’espère !
- Et même si, hein ?
- Nous n’avons tué personne jusqu’à présent… et j’aimerais assez que ça continue.
- T’en fais pas, grand frère charitable, nous allons juste nous débarrasser de ces pots de colle en douceur. Fais comme moi !

Elle ouvre les boîtes qui contiennent des clous à quatre pointes.  Je hennis :

- On dirait qu’z’avez pensé à tout !
- C’est en tout cas c’que j’espère !

Par les fenêtres latérales, nous déversons deux pleines boîtes de ces saletés sur la chaussée. Nos poursuivants zigzaguent puis s’arrêtent au milieu du quai de Grenelle. Farid tourne brutalement à gauche, remonte un sens interdit, enchaîne les petites rues à un rythme infernal. Les deux soeurs – mes deux soeurs ? – rigolent en poussant des cris de guerre.
Radio-flics éructe des obscénités :

- Voiture 16, le fourgon mercedes nous a semés, b… de b… de m… de b… de foutre de d… ! Z’ont semés des clous de douanier derrière eux, ces fils de putes ! Trois voitures hors service ; ils ont tourné rue de Javel !

Notre chauffeur s’adresse à Sadie :

- La télécommande, maintenant !

La rouquine appuie sur un bouton. Quelques mètres plus loin, nous nous engouffrons dans un petit parking souterrain. Derrière-nous, la grille se referme immédiatement. Farid gare le fourgon à côté d’une BMW grise dotée de vitres fumées et nous houspille :

- Allez, allez, on se bouge, on se magne, on se grouille ! Dans cinq minutes, le quartier sera bouclé. Ils mettent vraiment le paquet, ces cons !

Agnes est décomposée. Elle se lamente :

- On n’a aucune chance, faut se rendre !

Lizzie l’interrompt, gracieuse :

- Ta gueule, connasse !

D’abattue, ma compagne d’infortune passe au registre hystérique :

- Connasse toi-même, sale pute ! J’en ai maaaaaarr...

Farid lui assène un petit atémi à la base du cervelet qui la projette littéralement dans mes bras, inconsciente. La brute, impassible, m’adresse un laconique : "Désolé, c’était nécessaire !" en s’installant au volant de la BMW. Je parie que ce gars tuerait sa propre mère sans sourciller. J’installe Agnes sur le siège arrière, entre moi et Lizzie tandis que Sadie reprend place à l’avant, près du gorille.
Nous empruntons la rue d’Alésia puis bifurquons en directions de Montrouge. Il y a un sacré silence de mort dans l’habitacle de la puissante voiture. Sadie tripote la radio et aussitôt, nous sommes à nouveau branchés sur la fréquence des policiers. Cette aide providentielle nous permet de quitter la nasse qui se resserre implacablement.

À Fresne, nouveau changement de véhicule. Nous troquons la berline contre un vieux camion bâché sur les flancs duquel est inscrit : "La petite Casablanca", épicerie fine, fruits et légumes. Farid enfile une salopette et une veste en velours côtelé pour faire "prolo matinal qui va au turf en râlant". Nous montons à l’arrière, dans une sorte de cache aménagée au milieu des cageots de courges, carottes et autres aubergines. C’est étroit et très inconfortable mais sûr : pour nous trouver, il faudrait vider la moitié du camion.
Rungis est tout près. Qui soupçonnerait un vieux camion poussif rempli de légumes ? Tout contre moi, dans le noir le plus absolu, je sens Agnes qui reprend connaissance. Je lui murmure, en boucle, des mots apaisants. Elle passe ses bras autour de mon corps cependant que ses larmes mouillent mon cou. Les jumelles restent silencieuses.

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Lorsque je descends du camion, un soleil éblouissant m’aveugle. Nous nous trouvons dans une petite propriété cernée de hauts murs.
Sadie s’étire :

- Ici, nous sommes momentanément en sécurité.
- Où…
- Rambouillet,
annonce t-elle, devançant ma question. C’est la maison de campagne d’un cousin de Farid. Pas moyen pour les flics de nous localiser si nous restons prudents. On va sans doute s’emmerder durant des jours mais c’est très confortable donc pas vraiment de quoi se plaindre.
- On dirait que vous aviez réellement prévu tout ce qui arrive,
dis-je, redevenu soupçonneux.

Lizzie hausse les épaules :

- "Il" nous avait prévenues que ça pouvait tourner mal.
- Il ?
- Oui, "il" ! Faut te mettre les points sur les "i" ?
- J’aimerais bien !
- Ton père… notre père !
- C’est exactement ce que je craignais !
- Et si on dormait quelques heures avant de passer aux explications ? Je suis vidée, liquidée ! Pendant ce temps là, Farid fera quelques courses et rapportera les journaux.
- Parce que tu crois que je pourrais dormir ?
- Mais oui
, réplique t-elle avec un petit sourire moqueur.

Je ressens une petite douleur à l’épaule. Juste le temps de me retourner pour voir mister Farid, tenant un pistolet à seringue hypodermique, me dire "bonne nuit, monsieur Lukas Ivanovitch Bogdanov"

Rideau (noir).

Cocaïne 10, les toits de Paris.

Pour un fugitif, les grandes villes, avec leur mouvement incessant, sont rassurantes. Je redouble cependant de prudence : un simple contrôle routier pourrait nous être fatal. Avant d’entrer dans Paris, je me suis garé dans un petit coin calme afin qu’Agnes puisse se changer. La pauvre est en état de choc, prostrée, recroquevillée sur son siège. Elle se souviendra toute sa vie de cet anniversaire.
Plus j’approche de mon appartement et plus ma fébrilité grandit.  Je n’ai qu’une hâte : ôter ces vêtements raidis par le sang et me débarrasser de l’odeur ; l’odeur de mort, de carnage.
Rue St Sulpice, rue de Grenelle, tout est calme. Je me gare rue de Beaune. En cas d’alerte, les quais nous offriront un dégagement rapide.
Je secoue ma compagne d’infortune :

- Agnes, courage. Une petite douche nous ravigotera…
- Faut nous rendre, Luc. Après tout… nous n’avons rien fait !
- Ah, et tu crois vraiment en la sagacité de la maison poulaga, toi ?
- Pourquoi pas ?
- Agnes, tu me ferais presque rire ! Les braves inspecteurs qui nous cuisineraient n’ont rien à voir avec le commissaire Maigret. Ils obéissent à LA règle : faire très simple, un plus un égale deux, point !
- Mais… nous avons des droits, merde !
- Si tu possèdes de l’argent et des relations, tu as effectivement des droits. Ouvre les yeux ! La police n’a pas été créée pour le citoyen lambda mais bien pour servir le pouvoir !
- Tous les flics seraient ripoux ?
- Je n’ai pas dit cela. Je dis simplement qu’ils obéissent aux ordres. T’as déjà vu des CRS qui matraquent ministres, préfets ou industriels, toi ? Un chien ne mord pas la main qui le nourrit. Liberté, égalité, fraternité, c’est de la daube ! Toute démocratie est un vaste décor en carton pâte, ma belle ! Tu me diras que c’est mieux que rien, d’accord… tant que tu acceptes le harnachement et que tu tires la charrette. Tu as le droit de dire : pitié monsieur, merci monsieur ! Bon, c’est pas le moment de refaire le monde, le temps nous est compté. Bouge tes jolies fesses.

Nous remontons la rue de Verneuil, quasi déserte en fin de nuit. Je surveille chaque voiture en stationnement, chaque encoignure chaque recoin sombre. Face à la porte de mon immeuble, je compose le digicode. La serrure claque. Agnes, plus propre que moi, risque un oeil à l’intérieur avant de chuchoter : "personne, c’est OK". L’ascenseur poussif nous dépose sur mon palier. Dès que nous sommes à l’intérieur, je me débarrasse de mes vêtements souillés et me rue sous la douche. Agnes m’y rejoint quelques secondes plus tard. Nous nous savonnons, frottons, récurons avec une ardeur proche de l’hystérie.
Mes dérèglements sexuels semblent anesthésiés et c’est bien ainsi. J’ai la désagréable impression que mon corps est vide ; un vide glacial et effrayant que nul bain, si brûlant soit-il, ne pourra plus jamais réchauffer.
Cette sensation ne m’est toutefois pas inconnue mais je ne parviens plus à me rappeler pourquoi je l’ai éprouvée auparavant. Une partie de ma vie reste obstinément dissimulée derrière un épais brouillard.
Un brouillard qui m’épouvante sans que j’en sache la raison.
Agnes interrompt mes réflexions moroses :

- Luc, j’ai soif !
- Il y a de l’eau dans le frigo. J’achève de m’habiller et je te rejoins.

Je l’entends ouvrir la porte du réfrigérateur puis, tout à coup, crier. Un drôle de cri, rauque et entrecoupé de plaintes animales, qui me donne la chair de poule. Lorsque je déboule dans la cuisine, je la vois pétrifiée, éclairée par la simple lumière de la glacière ouverte. Elle en fixe l’intérieur avec une sorte de stupeur atterrée… avant de perdre connaissance et s’écouler lourdement sur le carrelage. Contemplant les claies, moi aussi, je ne suis pas loin de faire la même chose qu’elle : posées sur un grand plateau à gibier, trois têtes blafardes me dévisagent de leurs yeux vitreux. Il y a Bernard, le mari d’Agnes ainsi que son camarade "il duce".  La troisième tête est celle de Margault.  Jamais plus elle ne trompera son fiancé.
Je réprime difficilement la nausée qui s’empare de moi.
Si j’avais encore le moindre doute quant au fait qu’on veut m’impliquer, il vient de s’évaporer.
De tasses d’eau froide en petites gifles, je parviens à ranimer Agnes. Elle ouvre les yeux, me regarde sans comprendre puis, d’un coup, la mémoire lui revient, déformant son visage en un hideux rictus d’épouvante :

- C’était… c’était donc toi !
- Dis pas de conneries et réfléchis : je n’ai pas eu le temps de venir ici déposer ces horreurs puis retourner chez toi ! De plus, je n’avais aucun moyen de locomotion !

Elle semble un peu se détendre :

- Oui, c’est vrai… excuse-moi !
- T’excuser ? Mais de quoi, grand dieu ! Nous nageons en plein cauchemar ! Je t’avais bien dit que c’est moi qu’on visait. Quelqu’un veut me foutre tout ce patacaisse sur le dos… mais… pourquoi ! Je ne comprends pas. Une chose est sûre : nous devons foutre le camp d’ici, et au plus vite !  Celui qui a fait ça est très certainement à l’origine de l’arrivée des flics chez toi. Il devait penser que je me ferais cueillir là bas. S’il surveillait les abords de ta maison, il a dû se rendre compte que nous avons réussi à fuir…

À cet instant, mon portable se met à vibrer. J’hésite un peu.  Et si c’était déjà les flics ? Un négociateur qui me sommerait de me rendre. Je prends l’appel et reconnais directement la voix de l’une des jumelles :

- Lucas, si t’es chez toi, fous le camp au plus vite, les flics arrivent !
- Ah ouais ? Et comment tu sais ça, toi ?
- Nous avons un scanner branché en permanence sur radio-flic. Grouille, bon sang ! Et ne prenez pas votre voiture : ils en ont donné le signalement et l’immatriculation !
- Saleté de b… de m… !

De la rue me parviennent des bruits de moteurs, de pneus martyrisés et de portières. Un coup d’oeil prudent à la fenêtre me renseigne. Je lance un laconique "trop tard" aux jumelles avant de couper la communication.
Agnes me regarde sans comprendre, au bord des larmes. Je la prends par la main :

- Les flics ! Vite, sur les toits !
- Sur les toits ?
- Oui ! Par les toits, nous pouvons accéder à la rue de Lille. C’est notre unique chance de leur échapper !
- J’en ai marre, Luc… j’abandonne !
- Arrête tes conneries et bats-toi jusqu’au bout ou ta vie sera définitivement foutue !

Lorsque j’ouvre la porte donnant accès aux toits, l’ascenseur se met en branle. On ne peut pas vraiment dire que nous jouissons d’une confortable avance.

 Nous passons sur les toits côté rue de Lille. Je me baisse et ouvre une tabatière. Agnes secoue la tête :

- On n’y voit rien ! Et si c’est très haut, et si…
- Je connais, t’en fais pas. Il n’y a même pas deux mètres cinquante. C’est un débarras de service. Tu passes la première ; si je te tiens par les bras, tes pieds seront à quelques centimètres du plancher. Fais-moi confiance et dépêche-toi, s’il te plaît !

Elle finit par se couler dans l’ouverture en geignant. Après un bref regard vers mon immeuble, je la suis.

- On n’y voit vraiment rien, répète ma compagne de cavale d’une voix plaintive.

De ma poche, j’extirpe un porte-clefs muni d’un mini torche. Le pinceau de lumière est suffisant pour me situer. Sur la gauche, j’avise une vieille table que je place sous l’ouverture que nous venons d’emprunter. Je saute dessus, inspecte une dernière fois les toits puis referme et verrouille l’abattant.
À mon grand soulagement, la porte du réduit n’est pas fermée à clef :

- On galope vers la sortie, le plus discrètement possible, OK ?
- Nous allons nous faire pincer, Luc, c’est une question de minutes alors… à quoi bon ?
- Négatif, ma belle. Il faut y croire. Les flics ne savent pas à quel moment nous sommes arrivés à mon appartement. Ils le sauront vite, bien sûr, mais cela nous laisse quelques précieuses minutes de répit que nous ne pouvons pas gaspiller. Si nous conservons notre liberté, nous pourrons peut-être parvenir à nous innocenter mais si nous tombons aux mains des flics… tu veux vieillir en prison ?
- Non, bien sûr que non !
- Alors on bouge, on se magne, on précipite le mouvement !

Nous dévalons les étages comme des fusées – toute discrétion oubliée.  
La rue de Lille semble des plus calmes mais je sais que le piège est en train de se refermer. Chaque seconde est importante. Je m’oriente vers la rue des Saints Pères malgré les protestations d’Agnes :

- Où vas-tu ? La voiture est garée de l’autre côté !
- La voiture est repérée. Nous ne ferons pas cent mètres si nous la prenons.
- Et mes vêtements ?
- Sans commentaires !

Mon portable vibre à nouveau dans ma poche :

- C’est Sadie !  vous avez pu vous en sortir ?  Où êtes-vous ?
- Pourquoi te le dirais-je ?
- Nous sommes rue des Saints Pères, dans ton quartier. Lucas, nous sommes là pour t’aider !  Malgré les apparences, nous sommes tes alliées, crois-nous !
- Pas confiance, désolé !
- Ils sont en train de boucler le quartier… merde !
- Quoi !
- Ils nous obligent à bifurquer par la rue de Lille ! Ils bouclent le quartier !

Je vois, en effet, un fourgon mercedes vert bouteille se diriger vers nous.  Le véhicule s’arrête à notre hauteur et la porte latérale s’ouvre à la volée. Une des jumelles se penche, tend la main vers nous :

- Vite, viiiite !
- Pourquoi devrais-je te faire confiance, hein ?

La jeune splendeur venimeuse hésite quelques instants, puis :

- Nous ne sommes pas tes ennemies, Luc, nous sommes… tes soeurs, ou plus exactement… tes demi-soeurs !
- HA ! Et puis quoi encore ?
- Si on sort de ce merdier, je te jure que je t’explique tout mais monte, s’il te plaît ! S’il te plaît !

Au loin, les sirènes de polices s’amplifient, se multiplient. Je ne sais plus quoi faire. Agnes lâche ma main et se rue dans le fourgon. Sadie me presse de la suivre.
Vaya con dios.
Je grimpe, moi aussi, dans le véhicule

Aline ou les infortunes de la débauche.

Je gare ma petite auto sur la place du village. Pas le temps de fermer les portières que Madame S., commère patentée, me saute littéralement dessus :

- Mais qui voilà ! Bonjour Julie, ça va ? Ta maman aussi ? Et ton papa ?

La vieille rombière sait pertinemment bien que mes parents ont divorcé mais c’est son plaisir à elle de poser des questions qui pourraient déranger. Je ne prends d’ailleurs pas la peine de répondre car je sais qu’elle se fout bien de mes réponses. Un coup d’oeil vers la boutique archi bondée de notre boucher-traiteur communal m’apprend que j’ai – hélas – bien le temps d’écouter les derniers ragots de la province. À cette heure avancée de l’après-midi, fallait m’y attendre. Je me mets en position "sourire figé, neurones en roue libre" tandis que mââme S. commence à mitrailler :

- blaaablablablablaaaa untel, blablablaaaaa Unetelle, et ta voisine blablabla… à propos, la petite blabla…

On devrait l’inviter chez M. O. Fogiel, la kalachnikov du potin d’campagne, le p’tit con se flinguerait après 3 minutes.
Au plus fort de la tourmente (verbale), je regarde, distraite, une voiture se garer de l’autre côté de la rue. La passagère, une magnifique jeune brunette au regard incroyablement langoureux, en descend pour se diriger vers la boutique du boucher tandis que le conducteur s’installe contre l’aile avant de son véhicule en scrutant les environs à la façon de terminator quand il est en rogne.

(photos : Monica Belluci dans Malena)

Je hausse un sourcil et, sans façon, coupe la parole à mon assommoir :

- Ben dites donc ! Il a pas l’air rigolo, çui-là, dis-je en le désignant discrètement du menton.

Mââme S. trépigne littéralement sur place. Un long filet baveux orne son beau menton poilu – signe de potin premier choix en souffrance :

- Ah comment ? Vous ne savez pas ? Pourtant, il habite pas loin de chez vous…
- Boah, vous savez…
- C’est monsieur M. Il était directeur du personnel aux usines Duchmol !
- Ceux qui ont délocalisé la production vers la Chine après 20 plans de restructuration ?
- Ouiiii ! Terrible, hein ! Ben quand ils sont partis, ils ont viré ce pauvre monsieur M.

Vu le poste qu’il occupait, ce bon trouffion aux ordres de la direction a dû participer aux vagues successives de licenciements massifs alors je ne vois aucune raison de le plaindre. Mââme S. continue :

- Un peu plus tard, son épouse demandait le divorce. Paraît qu’il devenait méchant mais c’est ce qu’elle dit, hein, parce qu’en réalité, elle fricotait déjà avec un autre !
- Ah !
- Et comme si c’était pas encore assez, v’la sa fille – sa fille c’est Aline, celle qui vient d’entrer dans la boucherie, qui fait une fugue ! À 16 ans ! Et vous savez où qu’on l’a retrouvée ?
- Euuuh !
- en Nollande !
(comprenez : en Hollande)
- Ah ?
- Et vous savez c’qu’elle faisait, en Nollande ?
- Elle fumait du Nackick ?
- Hein ? Du quoi ?
- Rien rien, continuez !
- Elle tournait dans des films por-no-gra-phi-ques ! À son âge !

- Vous savez, la majorité sexuelle chez les bataves est de 17 ans et je doute que les pornographes de là-bas soient très sourcilleux quant à…
- … Et c’est certain qu’elle a tourné, hein ! Paraît qu’elle avait plein d’argent dans son sac quand la police nollandaise l’a arrêtée ! Depuis, son père ne la lâche plus d’une semelle ! Elle n’a plus le droit de sortir seule, même pour faire des courses !
- Beuuuh ! Mais il ne va pas pouvoir la cloîtrer ainsi jusqu’à sa majorité, tout de même !
- Ha ! Mais quand on est désespéré comme lui, vous savez !
- C’est une solution ça, tiens ! Un jour, il se réveillera et elle sera de nouveau partie ! Bon, faut que je vous laisse, je dois aussi faire des courses et l’heure passe !

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Le boucher me salue d’un joyeux "bonjour mamzelle Julie !" accompagné d’un large sourire commercial. Sa clientèle (bourge de chez bourges unlimited) m’ignore royalement. Les gens, maintenant, s’ils n’ont rien à te vendre, tu peux toujours courir pour qu’ils te saluent. Derrière leur tronche de zombies, y’a plus rien que le magasine télé ouvert à la page du jour.

- C’t’à qui l’tour, braille le jovial dépeceur de bestiaux.
- à moi, à moi, répond une mémé toute replâtrée en se levant de l’un des quatre sièges d’attente.

Comme les autres clients préfèrent rester debout, la jolie jeune star nollandaise finit par occuper le siège qui vient de se libérer. Aussitôt, la "brave" ménagère à côté d’elle se lève d’un bond et s’éloigne en lui jetant un regard courroucé.
Ma doué, ce regard !
Aline, un court instant décontenancée, relève le menton et, en guise de réponse, affiche un léger sourire moqueur à l’assemblée. Afin de parfaire la provocation, elle croise ensuite les jambes, dévoilant en partie ses superbes cuisses.

Les regards des trois hommes présents changent. C’est subtil mais indéniable. Peu importe que la fille soit mineure : elle est belle, excitante.
Oubliés, épouses et bambins. Leurs narines se dilatent, leurs yeux brillent.
Ils doivent connaître son histoire. Dans un petit village, tout le monde sait tout sur tout le monde.
Après tout, en Hollande, elle a dû mesurer des mètres de bonnes queues dures, la petite garce. Elle en a pris plein sa bouche, plein le ventre et qui sait… plein le derrière, peut-être !
Ces réflexions, quoique muettes, je peux les lire sur leurs trombines rosies par l’excitation. Quand on est capable de vendre son cul à 16 ans, faut pas s’attendre à être respectée.

Je vote un grand sourire et clin d’oeil complice à la belle avant de m’asseoir sur le siège voisin du sien et dévisager, candide, ces dignes femmes du voisinage au bord de l’apoplexie.
Si nous étions dans un pays islamiste, Aline serait lapidée ; si nous étions en 1945, en France, elle serait tondue sous les crachats et les quolibets.

Des lointaines cavernes néandertaliennes aux prestigieux gratte-ciels actuels, rien n’a vraiment changé : la haine tribale envers ceux et celles qui refusent de se plier aux règles reste intacte.

Cocaïne 9, le début de la traque.

Pour ceux qui auraient oublié de quoi on parlait, cliquer sur "cocaïne fiction", à droite dans la colonne.
Ma titine vous remercie de votre patience, bizz.

Un long moment se passe avant que je ne parvienne à détacher mon regard des deux cadavres décapités. Agnes sanglote nerveusement, proche de l’hystérie. Il y a du sang partout : sur le sol, bien sûr, mais aussi sur les murs et sur les meubles – de longues traînées visiblement faites avec les mains.
Mais pourquoi diable ais-je donc une impression de déjà vu ?
Je dois retrouver les jumelles et les faire parler. Fini de tourner autour du pot, d’éviter la vérité ; il faut agir, et vite.
Le regard hagard (du nord), ma nouvelle maîtresse pose inlassablement la même question :

- Les têtes… où sont les têtes ? Où sont les têtes, où

Sa voix monte dangereusement dans les aiguës, annonçant la crise de nerf grand format. Je patauge jusqu’à elle et lui file deux gifles monumentales :

- Reprends-toi, s’il te plaît, s’il te plaît ! Ce n’est pas le moment de craquer !
- Il faut retrouver les têêêêteuuus !

Nouvelles baffes, encore plus appuyées :

- ARRETE ! Je ne sais pas où sont ces putains de têtes ! Et j’ai besoin de réfléchir ! D’abord éteindre les lumières !

La belle semble reprendre quelqu’esprit :

- Pou… pourquoi ?
- Je ne tiens pas à ce que tes voisins d’en face voient ce carnage s’ils regardent à leurs fenêtres. Vas dans la cuisine et allume la petite lampe au dessus de l’évier. De toute façon, nous devons nous débarbouiller un peu !
- Hein ?
- Agnes, bon Dieu, nous sommes couverts de sang !
- Oui… bien-sûr… oui !

Elle s’en va d’un pas somnambulique tandis que j’éteins les lustres. À cet instant précis, la rue s’illumine comme un champ de foire multicolore.
Un "Et merdeuuu" long comme une file d’attente aux "assedic" s’échappe de ma gorge douloureuse. Agnes, survoltée, m’entend et, de sa cuisine, s’inquiète aussitôt :

- Quoi encore ? Qu’est-ce qui se passe ?
- Les flics !
- QUOI ?
- Comme j’te l’dis !

 

Je la rejoins :

- Ecoute : lorsqu’ils vont frapper à la porte, tu vas attendre un peu, comme si tu te réveillais, puis tu vas faire du bruit et hurler, mais alors hurler comme tu ne l’as jamais fait de ta vie de façon à ce qu’ils croient que tu viens de découvrir les deux macchabs…
- Je ne… et toi ?
- Je vais me barrer par le jardin !
- Je pourrais pas… je ne pourrais pas leur jouer la comédie…
- Chhhhutt !

Dehors, les poulets font un raffut de tous les diables. À croire qu’ils le font exprès pour se rassurer, un peu comme des gosses perdus dans une forêt sombre :
"vous voyez quelque chose ? – ça paraît calme – c’est peut-être un canular ? – Lebon, allez sonner – oui, chef !"

Le bruit des pas qui remonte la petite allée bétonnée suivi d’un patacaisse assourdissant dans le calme ambiant de la nuit. Pour accéder à la porte d’entrée, les visiteurs doivent emprunter quelques marches qui mènent à un petit porche maçonné. Le fameux Lebon a dû se mélanger les panards en montant les degrés. De l’intérieur, nous l’entendons jurer :

- Bordel de bordel de merde ! Fais noir comme dans un trou d’balle, ici !

La voix, plus lointaine, de son chef :

- Lebon, qu’est-ce qui se passe, ça va ?
- J’ai glissé, chef !
- Celle-là, on me l’a déjà faite, Lebon. V’z’appelez pas Pithivier et nous sommes en mission, je vous le rappelle !
- Mais j’ai vraiment glissé, chef ! Les marches sont toutes glissantes… je prends ma lampe torche !

Quelques secondes, puis :

- Meeer… chef ! Cheeeeeef… chiiiiieeef !
- Quoi encore ?
- Un ca… un caca… un caca…
- ça suffit, Lebon ! Nous avons tous compris que vous avez glissé sur une merde ! Sonnez maintenant !
- Naaan chef, un ca…caca…aa… davre ! Y’a un cadavre dans le coin du porche… une femme… une femme qu’a plus de tête, chif… chaf… chef !
- Bon sang ! Ledur, appelez des renforts ! Lebon, bougez pas, j’arrive !

Tout le temps qu’a duré la scène, Agnes et moi sommes restés immobiles, tétanisés, tel un gibier pris au piège. Je m’ébroue. À voix basse :

- Plus le temps d’hésiter maintenant. Fais ce que je t’ai dis pendant que je m’en vais, d’accord ?
- Je pars avec toi !
- Non !
- Siii ! Par le petit sentier derrière le jardin, on arrive aux garages où se trouve ma voiture…

On tambourine furieusement à l’entrée :

- Police nationale ! Ouvrez immédiatement !

Je me décide en un quart de seconde :

- Bon, d’accord… où est ta valise ?
- Dans le hall d’entrée !
- Et les clefs de ta voiture ?
- Dans mon sac à main, sur le buffet !
- Je vais prendre ta valise – au moins toi, tu pourras te changer. Prends ton sac et commence à courir, ma belle !
- D’accord !

Prudent, je retraverse la mare de sang qui coagule lentement et vais m’emparer de la valise d’Agnes. Derrière la porte, la maison poulaga and Co devient franchement hystérique :

- Police ! Ouvrez immédiatement ou nous enfonçons la porte !

Cause toujours, mon gars. Une lourde de ce gabarit avec serrure à quatre points d’ancrage, tu vas sérieusement friper tes épaulettes avant qu’elle te dise "bonjour, entrez".
Je saisis la valdoche et m’évacue en silence vers le jardin. Pour notre bonheur, toutes les maisons de la rue sont collées les unes aux autres de sorte qu’elles forment une barrière infranchissable entre nous et la maréchaussée (bien chaussée).
Un peu partout, des lumières s’allument. Les bons citoyens, alléchés par les hurlements et les gyrophares, s’habillent en vitesse pour aller aux nouvelles. Bientôt, le quartier ressemblera aux Champs Élysées un jour de 14 juillet ensoleillé. Ils subodorent du drame sanglant, les bons voisins et, pour une fois, ils vont être servis à profusion. Ça leur fera des souvenirs à raconter à leurs arrières petits enfants : "J’ai pas fait la révolution, ni la guerre de 14, ni l’autre non plus d’ailleurs – celle ousque Pétain sauvait les fesses de papa en léchant celles des allemands, gamin, mais je vais te raconter un truc bien glauque pour t’endormir. Il était une fois, par une belle nuit d’été…"
Avec un peu de chance, la télé viendra les interviewer. La gloire, enfin !
Je tricote des deux fuseaux comme un dératé. Devant moi, Agnes fait de même. Même dans l’obscurité, sa silhouette imprécise reste fabuleuse. Je parviens à sa hauteur :

- C’est encore loin ?

Essoufflée, elle a du mal à me répondre :

- Nan… juste après le tournant, là !
- Plus vite, bon sang ! Dans deux minutes, ta rue va grouiller de voitures de patrouille !
- Le chemin des garages donne sur une autre allée, en contrebas. Ils peuvent pas y parvenir par ma rue…
- Alors, on a une chance ! Mais qu’est-ce que tu as mis dans ta valise, elle pèse une tonne !
- J’avais pas prévu tout ça, moi !  Si j’avais su, j’aurais voyagé léger !
- Si on fait vraiment vite, je pourrais passer chez moi pour prendre quelques effets personnels. Lorsque le jour se lèvera, si je garde ces vêtements, il me sera impossible de passer inaperçu.

Nous parvenons aux garages. Fébrile, Agnes se dirige vers le sien, déverrouille le volet et ouvre. Elle me tend les clefs :

- Conduis ! Moi, j’pourrais pas pour le moment.

À la volée, j’envoie sa valise dans le coffre puis m’installe au volant. Surtout, ne pas attirer l’attention. Je dois conduire de façon calme et respecter scrupuleusement le code de la route.
Un regard vers ma voisine. Elle est blafarde, avec les yeux cernés et les lèvres pincées, mais elle semble tenir le coup :

- Ça ira ?
- J’ai envie de vomir !
- Pas dans la voiture, par pitié !
- Démarre, j’te dirai !  Et j’ai b’soin d’faire pipi aussi !

Nous empruntons un maximum de petites rues afin d’éviter les grandes artères où nous serions plus susceptibles de croiser des patrouilles.
Ne jamais oublier que les policiers ont l’oeil exercé. Maculés de sang comme nous le sommes, ils auraient tôt fait de nous repérer, même de nuit. Agnes pleure en silence :

- Qu’est-ce qui m’arrive, Luc ? Je ne comprends rien à tout ce mic-mac. Est-ce à cause de Bernard, de ces gros cons de racistes qu’il fréquente ?
- Peut-être…

Je laisse passer un peu de temps, m’absorbant dans la conduite pour éviter de répondre plus longuement. Elle s’insurge contre mon mutisme :

- Mais parle-moi, bon sang ! J’ai besoin que tu me parles ! Le silence me fait peur.
- Excuse-moi mais… chaque chose en son temps !
- Je suis tellement désolée de te mêler à tout ça…
- Agnes… n’inverse pas les responsabilités !

Je sens son regard chargé d’incompréhensions posé sur moi :

- Qu’est-ce que tu veux dire ?
- Réfléchis un instant : ton Bernard et son duce, c’est du menu fretin. Ils auraient sans aucun doute fini par trouver un paquet d’emmerdes au bout du chemin qu’ils suivaient mais… je ne crois pas…
- Tu ne crois pas quoi ? Parle !
- Je… je crois que c’est moi qu’on vise !
- Toi ? (elle hennit un rire des plus déplaisants) Toi ? Tu es un artiste, un peintre sans nom, sans argent ! Désolée de te le dire aussi crûment mais… t’es limite ringard, mon vieux ! Le plus séduisant ringard que je connaisse mais quand même un ringard ! Pourquoi s’qu’on t’en voudrait à ce point, hein ? Les maris cocus, peut-être, oui, à la limite !
- Agnes, tu ne connais rien de ma vie ! Personne ne connaît ma vie… enfin presque personne…
- Tu vas peut-être me dire que t’es agent secret ? 008 ? HA HA !
- Mais non ! Ça serait rudement long à raconter… et bien plus terrible que tu le penses, crois-moi. On n’échappe pas à son passé.

Elle ouvre la bouche, la referme. Un court instant, l’effroi déforme son visage :

- Tu ne vas pas me dire que c’est toi qui…
- … qui quoi ? (
la pièce tombe enfin)… qui aurait zigouillé les deux… oh non ! Nooon, tu n’y es pas du tout, là ! J’suis pas un psychopathe sanguinaire, moi !
- Ouf ! Je viens d’avoir la trouille de ma vie !
- Je crois savoir d’où vient le coup… mais je ne comprends pas pourquoi !

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