Pour ceux qui auraient oublié de quoi on parlait, cliquer sur "cocaïne fiction", à droite dans la colonne.
Ma titine vous remercie de votre patience, bizz.

Un long moment se passe avant que je ne parvienne à détacher mon regard des deux cadavres décapités. Agnes sanglote nerveusement, proche de l’hystérie. Il y a du sang partout : sur le sol, bien sûr, mais aussi sur les murs et sur les meubles – de longues traînées visiblement faites avec les mains.
Mais pourquoi diable ais-je donc une impression de déjà vu ?
Je dois retrouver les jumelles et les faire parler. Fini de tourner autour du pot, d’éviter la vérité ; il faut agir, et vite.
Le regard hagard (du nord), ma nouvelle maîtresse pose inlassablement la même question :
- Les têtes… où sont les têtes ? Où sont les têtes, où…
Sa voix monte dangereusement dans les aiguës, annonçant la crise de nerf grand format. Je patauge jusqu’à elle et lui file deux gifles monumentales :
- Reprends-toi, s’il te plaît, s’il te plaît ! Ce n’est pas le moment de craquer !
- Il faut retrouver les têêêêteuuus !
Nouvelles baffes, encore plus appuyées :
- ARRETE ! Je ne sais pas où sont ces putains de têtes ! Et j’ai besoin de réfléchir ! D’abord éteindre les lumières !
La belle semble reprendre quelqu’esprit :
- Pou… pourquoi ?
- Je ne tiens pas à ce que tes voisins d’en face voient ce carnage s’ils regardent à leurs fenêtres. Vas dans la cuisine et allume la petite lampe au dessus de l’évier. De toute façon, nous devons nous débarbouiller un peu !
- Hein ?
- Agnes, bon Dieu, nous sommes couverts de sang !
- Oui… bien-sûr… oui !
Elle s’en va d’un pas somnambulique tandis que j’éteins les lustres. À cet instant précis, la rue s’illumine comme un champ de foire multicolore.
Un "Et merdeuuu" long comme une file d’attente aux "assedic" s’échappe de ma gorge douloureuse. Agnes, survoltée, m’entend et, de sa cuisine, s’inquiète aussitôt :
- Quoi encore ? Qu’est-ce qui se passe ?
- Les flics !
- QUOI ?
- Comme j’te l’dis !

Je la rejoins :
- Ecoute : lorsqu’ils vont frapper à la porte, tu vas attendre un peu, comme si tu te réveillais, puis tu vas faire du bruit et hurler, mais alors hurler comme tu ne l’as jamais fait de ta vie de façon à ce qu’ils croient que tu viens de découvrir les deux macchabs…
- Je ne… et toi ?
- Je vais me barrer par le jardin !
- Je pourrais pas… je ne pourrais pas leur jouer la comédie…
- Chhhhutt !
Dehors, les poulets font un raffut de tous les diables. À croire qu’ils le font exprès pour se rassurer, un peu comme des gosses perdus dans une forêt sombre :
"vous voyez quelque chose ? – ça paraît calme – c’est peut-être un canular ? – Lebon, allez sonner – oui, chef !"
Le bruit des pas qui remonte la petite allée bétonnée suivi d’un patacaisse assourdissant dans le calme ambiant de la nuit. Pour accéder à la porte d’entrée, les visiteurs doivent emprunter quelques marches qui mènent à un petit porche maçonné. Le fameux Lebon a dû se mélanger les panards en montant les degrés. De l’intérieur, nous l’entendons jurer :
- Bordel de bordel de merde ! Fais noir comme dans un trou d’balle, ici !
La voix, plus lointaine, de son chef :
- Lebon, qu’est-ce qui se passe, ça va ?
- J’ai glissé, chef !
- Celle-là, on me l’a déjà faite, Lebon. V’z’appelez pas Pithivier et nous sommes en mission, je vous le rappelle !
- Mais j’ai vraiment glissé, chef ! Les marches sont toutes glissantes… je prends ma lampe torche !
Quelques secondes, puis :
- Meeer… chef ! Cheeeeeef… chiiiiieeef !
- Quoi encore ?
- Un ca… un caca… un caca…
- ça suffit, Lebon ! Nous avons tous compris que vous avez glissé sur une merde ! Sonnez maintenant !
- Naaan chef, un ca…caca…aa… davre ! Y’a un cadavre dans le coin du porche… une femme… une femme qu’a plus de tête, chif… chaf… chef !
- Bon sang ! Ledur, appelez des renforts ! Lebon, bougez pas, j’arrive !
Tout le temps qu’a duré la scène, Agnes et moi sommes restés immobiles, tétanisés, tel un gibier pris au piège. Je m’ébroue. À voix basse :
- Plus le temps d’hésiter maintenant. Fais ce que je t’ai dis pendant que je m’en vais, d’accord ?
- Je pars avec toi !
- Non !
- Siii ! Par le petit sentier derrière le jardin, on arrive aux garages où se trouve ma voiture…
On tambourine furieusement à l’entrée :
- Police nationale ! Ouvrez immédiatement !
Je me décide en un quart de seconde :
- Bon, d’accord… où est ta valise ?
- Dans le hall d’entrée !
- Et les clefs de ta voiture ?
- Dans mon sac à main, sur le buffet !
- Je vais prendre ta valise – au moins toi, tu pourras te changer. Prends ton sac et commence à courir, ma belle !
- D’accord !
Prudent, je retraverse la mare de sang qui coagule lentement et vais m’emparer de la valise d’Agnes. Derrière la porte, la maison poulaga and Co devient franchement hystérique :
- Police ! Ouvrez immédiatement ou nous enfonçons la porte !
Cause toujours, mon gars. Une lourde de ce gabarit avec serrure à quatre points d’ancrage, tu vas sérieusement friper tes épaulettes avant qu’elle te dise "bonjour, entrez".
Je saisis la valdoche et m’évacue en silence vers le jardin. Pour notre bonheur, toutes les maisons de la rue sont collées les unes aux autres de sorte qu’elles forment une barrière infranchissable entre nous et la maréchaussée (bien chaussée).
Un peu partout, des lumières s’allument. Les bons citoyens, alléchés par les hurlements et les gyrophares, s’habillent en vitesse pour aller aux nouvelles. Bientôt, le quartier ressemblera aux Champs Élysées un jour de 14 juillet ensoleillé. Ils subodorent du drame sanglant, les bons voisins et, pour une fois, ils vont être servis à profusion. Ça leur fera des souvenirs à raconter à leurs arrières petits enfants : "J’ai pas fait la révolution, ni la guerre de 14, ni l’autre non plus d’ailleurs – celle ousque Pétain sauvait les fesses de papa en léchant celles des allemands, gamin, mais je vais te raconter un truc bien glauque pour t’endormir. Il était une fois, par une belle nuit d’été…"
Avec un peu de chance, la télé viendra les interviewer. La gloire, enfin !
Je tricote des deux fuseaux comme un dératé. Devant moi, Agnes fait de même. Même dans l’obscurité, sa silhouette imprécise reste fabuleuse. Je parviens à sa hauteur :
- C’est encore loin ?
Essoufflée, elle a du mal à me répondre :
- Nan… juste après le tournant, là !
- Plus vite, bon sang ! Dans deux minutes, ta rue va grouiller de voitures de patrouille !
- Le chemin des garages donne sur une autre allée, en contrebas. Ils peuvent pas y parvenir par ma rue…
- Alors, on a une chance ! Mais qu’est-ce que tu as mis dans ta valise, elle pèse une tonne !
- J’avais pas prévu tout ça, moi ! Si j’avais su, j’aurais voyagé léger !
- Si on fait vraiment vite, je pourrais passer chez moi pour prendre quelques effets personnels. Lorsque le jour se lèvera, si je garde ces vêtements, il me sera impossible de passer inaperçu.
Nous parvenons aux garages. Fébrile, Agnes se dirige vers le sien, déverrouille le volet et ouvre. Elle me tend les clefs :
- Conduis ! Moi, j’pourrais pas pour le moment.
À la volée, j’envoie sa valise dans le coffre puis m’installe au volant. Surtout, ne pas attirer l’attention. Je dois conduire de façon calme et respecter scrupuleusement le code de la route.
Un regard vers ma voisine. Elle est blafarde, avec les yeux cernés et les lèvres pincées, mais elle semble tenir le coup :
- Ça ira ?
- J’ai envie de vomir !
- Pas dans la voiture, par pitié !
- Démarre, j’te dirai ! Et j’ai b’soin d’faire pipi aussi !
Nous empruntons un maximum de petites rues afin d’éviter les grandes artères où nous serions plus susceptibles de croiser des patrouilles.
Ne jamais oublier que les policiers ont l’oeil exercé. Maculés de sang comme nous le sommes, ils auraient tôt fait de nous repérer, même de nuit. Agnes pleure en silence :
- Qu’est-ce qui m’arrive, Luc ? Je ne comprends rien à tout ce mic-mac. Est-ce à cause de Bernard, de ces gros cons de racistes qu’il fréquente ?
- Peut-être…
Je laisse passer un peu de temps, m’absorbant dans la conduite pour éviter de répondre plus longuement. Elle s’insurge contre mon mutisme :
- Mais parle-moi, bon sang ! J’ai besoin que tu me parles ! Le silence me fait peur.
- Excuse-moi mais… chaque chose en son temps !
- Je suis tellement désolée de te mêler à tout ça…
- Agnes… n’inverse pas les responsabilités !
Je sens son regard chargé d’incompréhensions posé sur moi :
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
- Réfléchis un instant : ton Bernard et son duce, c’est du menu fretin. Ils auraient sans aucun doute fini par trouver un paquet d’emmerdes au bout du chemin qu’ils suivaient mais… je ne crois pas…
- Tu ne crois pas quoi ? Parle !
- Je… je crois que c’est moi qu’on vise !
- Toi ? (elle hennit un rire des plus déplaisants) Toi ? Tu es un artiste, un peintre sans nom, sans argent ! Désolée de te le dire aussi crûment mais… t’es limite ringard, mon vieux ! Le plus séduisant ringard que je connaisse mais quand même un ringard ! Pourquoi s’qu’on t’en voudrait à ce point, hein ? Les maris cocus, peut-être, oui, à la limite !
- Agnes, tu ne connais rien de ma vie ! Personne ne connaît ma vie… enfin presque personne…
- Tu vas peut-être me dire que t’es agent secret ? 008 ? HA HA !
- Mais non ! Ça serait rudement long à raconter… et bien plus terrible que tu le penses, crois-moi. On n’échappe pas à son passé.
Elle ouvre la bouche, la referme. Un court instant, l’effroi déforme son visage :
- Tu ne vas pas me dire que c’est toi qui…
- … qui quoi ? (la pièce tombe enfin)… qui aurait zigouillé les deux… oh non ! Nooon, tu n’y es pas du tout, là ! J’suis pas un psychopathe sanguinaire, moi !
- Ouf ! Je viens d’avoir la trouille de ma vie !
- Je crois savoir d’où vient le coup… mais je ne comprends pas pourquoi !