Brel avait raison …
…Les vieux ne parlent plus.
Ils se répètent, ils moulinent, ils font de leur tête un mixer à bla-bla, ils broient du noir, ils radotent, ils râbachent, ils entretiennent les vieilles rancunes, ils en font naître de nouvelles.
Quand on visite ces vieux là, c′est pas une sinécure. C′est éprouvant. Déjà faut se décider à y aller.
Tout est prévisible chez ces vieux là.
Leur phrase d′accueil, leur sourire ou leur tirage de gueule, la façon dont ils avancent les lèvres en tremblant pour vous coller un bisou octogénaire, l′odeur qui règne dans les pièces jusqu′à imprégner les meubles.
On connaît leur vaisselle par coeur, depuis le temps qu′on mange dedans. On sait qu′on aura droit, au nutella chez les uns, à la tarte aux pommes chez les autres, ou peut être aux petits gâteaux trempés dans le thé. On sait qu′on sera gavés comme des oies en repartant. On sait qu′il faudra parler bien haut pour ne pas avoir à répéter trois fois les mêmes phrases. On sait que pour dédramatiser on se fera à nous-mêmes des petites blagues cyniques qu′ils n′entendront pas. Sauf les vicieux qui ont un appareil auditif.
On sait qu′on se dira: "Ne pas la regarder porter la tartine à sa bouche. Surtout ne pas observer sa machoire qui tremble, sa lèvre inférieure en plein séisme qui laisse tout dégouliner le long de son menton vieilli. Ne pas regarder la nourriture qui s′échappe et retombe dans la porcelaine. Baisser les yeux. Surtout baisser les yeux, regarder ailleurs, parler d′autre chose, mais pas trop vite, lui laisser le temps de déglutir sinon elle répondra la bouche pleine et ça sera l′apocalypse dans la salle à manger."
On sait qu′ils se rendront compte de leur état. Ces vieux là sont gâteux, mais pas cons (pas tous). Brel l′a dit, Desproges l′a répété: ils s′excusent de n′être pas plus loin. Par respect, on n′aura pas pitié. Du moins, on essaiera. On sait qu′on pensera: "Je ne veux pas vieillir. Pas comme ça."
Mais vous savez quoi? On y passera tous. Mis à part les petits acrobates du code de la route, les kamikazes des substances illicites, les malades incurables, et les pas-d′chance, bref les veinards qui claqueront tout jeunots, on y passera tous.
Voir la chanson de Jacques Brel