Cocaïne 3, mon expo, vernissage

Vernissage moins 30 minutes.

Anke Werner tourne autour de moi, l’oeil acéré, vérifiant une dernière fois la tenue qu’elle m’a fait confectionner sur mesure. Le pantalon "torero" noir en tissu extensible, taille très haute à triple boutonnage me moule le sexe de façon obscène. En dépit de mon apparente impassibilité, j’ai les mains moites, le front moite, le cul moite et une grosse boule bloque obstinément ma gorge. Je coasse :

- Prendrais bien un verre pour me détendre…
- Pas question ! Et puis, durant la soirée, reste modéré tant sur l’alcool que sur toute autre substance, compris ? La majorité de ces gens achèteront ton image en même temps que tes oeuvres, ce sont des snobs. Tu dois les faire rêver, fantasmer. Fais ressortir ton physique d’aventurier…
- J’ai un physique d’aventurier, moi ?
-Bien sûr que oui ! Tes longs cheveux châtain, ton visage émacié au menton volontaire, épaules larges, ventre plat, taille fine, petit cul et reins cambrés – hombre ! Et surtout, surtout, ces invraisemblables yeux bleus, clairs comme l’eau de source. On te boufferait tout cru mon cher !

Pas convaincu :

- Ah ouais… si tu le dis…
- Mais regarde-toi dans le miroir, bougre d’âne ! Regarde combien cette tenue te met en valeur ! Relève la tête, sois plus arrogant !
- Je me sens surtout… déguisé ! C’est pas moi, ça !
- Ça sera toi si tu le veux !

Agnes entre dans le bureau sans frapper, des factures à la main. L’étonnement que je lis sur son visage me met encore plus mal à l’aise. Sans le savoir, elle plagie sa patronne :

- Waah… on en mangerait, et plutôt deux fois qu’une ! La clââsse !
- Help ! Je suis dans une tribu de femmes cannibales !
- J’adore la chemise, avec ces manches larges, bouffantes, boutonnées aux poignets !
- … et cette foutue lavallière qui m’étouffe littéralement, merci !

Les deux femmes ricanent façon lubrique en lorgnant mon bassin. Agnès se penche légèrement comme pour mieux se rendre compte :

- En tout cas, ces dames et demoiselles sauront précisément à quoi s’en tenir quant au gabarit de l’animal ! Je ne te pensais pas si bien monté !
- Ho, hein ! Quelle conversation, on se croirait à la foire aux bestiaux !
- Comme ça, tu te rends compte de ce que ça fait. Tu crois que ça nous plaît, à nous, d’entendre sans cesse chuchoter – et je parle des mieux éduqués, à propos de nos seins et de nos fesses ? "T’as vu son cul ? T’as vu ses nichons ? Sa bouche à pipes…

Anke la coupe d’un geste agacé :

- Tout est prêt, en bas ?
- Je finis de vérifier les derniers détails, oui.
- Alors file te mettre en tenue. Il n’y a plus de temps à perdre.

Sans attendre de réponse, elle se tourne vers moi, soudain tendue :

- Rappelle-toi que ce soir, tu vis ton "bal des débutantes". Les gens que tu vas croiser n’ont qu’une importance très relative, c’est du menu fretin, des suiveurs sans grande envergure, des bourgeois frileux…
- alors pourquoi se donner tout ce mal ?
- Tu seras observé, pesé, évalué. Ne me demande pas par qui précisément, je n’en sais rien… mais je sais que des yeux t’épieront, des oreilles t’écouteront attentivement…
- Que de mystères ! Merci de me rassurer !
- "On" t’a remarqué et ce n’est déjà pas si mal. Bien des artistes vendraient leur âme pour être à ta place…

Elle semble hésiter quelques instants, puis :

- Ecoute… cette galerie ne prend pas de l’envergure par l’opération du saint esprit… des capitaux considérables y ont été investis par… quelqu’un… via une société écran… je ne peux pas t’en dire plus.
- Brrr ! Je pourrais croire que tu parles de la maffia !

Elle ricane et ses yeux se font plus durs :

- à un certain stade, il n’y a plus de maffia, de bien ou de mal ; il n’y a plus de lois, seulement le pouvoir et l’argent !
- Arrête ! En quoi un simple barbouilleur comme moi peut-il intéresser des gens de ce gabarit ?
- Ne me pose pas de questions auxquelles je ne peux répondre. Concentre-toi plutôt sur ta prestation à venir, d’accord ?

Je dois paraître au premier étage et descendre lentement vers la foule.
Très Star comme arrivée. Les escaliers ne me rassurent pas.
Lorsque je fais mon entrée, la salle est déjà bien remplie. Un léger brouhaha, quelques rires féminins, prétentieux plus que précieux, font office de sono. Des dizaines de regards montent vers moi en quelques furtives secondes d’un silence aussitôt rompu par Anke :

- Aaaah, le voilà enfin, roucoule t-elle haut et fort. Venez très cher, ne nous faites pas attendre plus longtemps !

Par je ne sais quel miracle, mon trac s’estompe et cède la place à une sorte de rage tranquille. Puisqu’il faut lutter, luttons ! Le charme remplacera les coups et les sourires seront mes esquives. Paolo Conte s’invite dans ma tête :

Via, via, vieni via di qui,
Niente più ti lega a questi luoghi,
neante questi fiori azzuri…

Je souris, m’avance vers le terrifiant escalier.

Via, via, neanche questo tempo grigio
pieno di musiche e di uomini
che ti son piaciuti.

Une marche, deux, puis trois. Le petit palier à mi-chemin.

It’s wonderful, it’s wonderful, it’s wonderful,
good luck my babe, it’s wonderful…

J’esquisse quelques pas de claquettes avant de saluer l’assemblée d’une profonde courbette, théâtrale.

It’s wonderful, it’s wonderful,
I dream of you…
Chips, chips, du-du-du-du-du
, fredonne encore Paolo, bien à l’abri derrière son steinway.

Le brouhaha se fait plus joyeux. Quelques applaudissements accompagnent mes dernières marches. Je pose la question mythique :

- Les ais-je bien descendus ?*
- non mais, quel cabot
, s’esclaffe Anke.

Tout devient irréel autour de moi. Une sorte de brouillard m’entoure et me protège. Je parle et on me parle, je serre des mains mâles, j’en baise de féminines, léger comme une brise de printemps, tout en charme – c’est du moins ce que j’espère.
Blablabla, me dit ce bon gros homme si laid, si commun mais si bien habillé,
Bliblibliiiii, renchérit sa compagne, trop jolie, trop jeune pour lui. Ses yeux glissent sur la bosse que fait ma queue à l’étroit dans sa niche. Elle rosit, fait "huhuhu" et soupire. Le champagne lui va à merveille.
Peu à peu, je prends de l’assurance. Leurs mots sont vides, comme leur tronche. Ils sont là à cause de leur petite vie sociale de notables urbains. Trois journalistes font leur boulot, photos à l’appui.

Clic – dziii – clic – dziii

(la secrétaire, pâmée) je vous ai vu dans la page mondaine d’hier
(lui, faussement blasé) ah oui ! Le vernissage chez Werner, j’y étais, en effet. Ces obligations m’exaspèrent, parfois !

Il lampe le champagne premier choix. Son visage devient trogne, ravagé par l’alcoolisme mondain.
Agnès passe, s’arrête. Mes yeux plongent dans le décolleté de son tailleur, s’y perdent :

- Quels nichons, murmure-je en douce.
- Quel cul, répond t-elle sur le même ton de confidence.
- Les femmes à lunettes m’ont toujours excité plus que les autres !
- Moi, c’est les hommes avec un gros gourdin dans le pantalon !
- Nous sommes donc faits l’un pour l’autre !
- Ciel, je vais devoir tuer mon mari !
- Laisse-le vivre. Il me regardera te prendre à la hussarde, pliée sur la table, les seins dans la soupe !
- Tant de délicatesse…
- Je suis un grand romantique !

Anke nous rejoint :

- Agnès, va secouer le service, ils traînent ! (À moi) bien, ta prestation. J’aime ! Et surtout, je vends ! Vers minuit, nous irons en boîte avec quelques privilégiés. Carré VIP, champagne et cocaïne. L’ambiance sera sans doute nettement plus chaude.

C’est à ce moment que je remarque les jumelles – deux jeunes rousses aux allures destroy, tout droit sorties des délices de l’enfer.

* On attribue cette phrase à Zizi Jeanmaire lorsque, meneuse de revue au Casino de Paris, elle descendit les marches pour la première fois

LES NULS pour les nuls, tome 1

Puisque tu râles, ma Julie, je vais me sentir moins seule.

Bon, les gens.

Parlons peu parlons bien:
nuls, vous êtes. Pour la plupart.

Y’a pas de quoi mal le prendre, remarquez. Dans ce tas de nuls, j’ai des amis. Des amis proches. Même si ça me fait mal de le dire.

Exemple 1:

Pourquoi, au juste, vous faut-il en moyenne 4,5 coups de fil pour organiser un rendez-vous ? Un rendez-vous à la con. Un café, un ciné, un squatt chez quelqu’un.
Quand c’était l’Âge d’Or, quand l’eau coulait partout, qu’il y avait des fruits mûrs qui naissaient dans nos mains, qu’on vivait tous à poil, quand c’était l’Âge d’Or donc, on se disait :
"RDV  à telle heure, à tel endroit". Et point. On y allait (ou pas), mais c’était suffisant.

Aujourd’hui, putain de dieu! même quand lieu et heure sont convenus, il vous faut toujours téléphoner, rappeler, confirmer, être bien sûr, nan mais t’es sûr c’est bon? L’avant-veille, la veille, et une heure avant!
Bordel ! POURQUOI !?
Vous m’emmerdez ! Vous me donnez l’envie de ne plus me pointer à aucun rencard.

Oh et puis j’en vois qui prennent l’air surpris. Jouez pas au con avec moi, hein!
Me dites pas que vous n’avez jamais droit à cette variante:
on vient vous chopper chez vous dans 5 minutes. Aux dernières nouvelles, comme vous savez lire l’heure, vous descendez quand il faut. Mais les gens, les nuls qui viennent vous chercher, s’ils vous voient pas là, en arrivant chez vous, ils paniquent. Ils n’ont pas confiance. Ils sont là, pas vous. L’angoisse. Admettons.
Or, en bas de chez vous, c’est high-tech, y’a le parlophone. Mais les gens, les nuls, ils font quoi?  ILS TELEPHONENT.
" – Ouais, j’suis en bas de chez toi. J’t'attends.
- … gné..?!"

(La brillante réplique est de moi. Et elle vous dit merde)

Bref,  voilà ce à quoi j’ai eu droit tout l’été. Et toute l’année d’avant, tiens!  Marre.
Les gens, je vais vous dire une bonne chose: vos portables, mettez-les sur vibreur, et foutez-les vous au cul, profond. Au moins ils ne feront plus chier que vous.

Vous aurez déjà noté que je ne cherche pas à bien écrire. Il se peut même que vous ayiez du mal à saisir le sens de mes phrases à la première lecture. Mais vous l’avez sûrement mérité.

Exemple 2:

J’ai un compte Hotmail. Auquel je tiens. Parce que j’ai des tas de gens bien-aimés et bien-estimés qui m’y écrivent ou m’y ont écrit.
Parmi ceux que vous pouvez connaître, ya pHiLo, Pixhell, , Bonbonze, Cramoisi, Boucle d’or .

QU’EST CE QUI PEUT BIEN LEUR CHATOUILLER LE FONDEMENT, AUX TYPES DE CHEZ HOTMAIL, POUR QU’ILS EFFACENT SUBITEMENT LES ARCHIVES DES GENS INNOCENTS SOUS PRETEXTE QUE CEUX-CI N’UTILISENT PLUS LEUR COMPTE DEPUIS 6 MOIS !!!!?

C’est quoi cette dictature!? Je suis désespérée. Je rentre à peine de vacances, là. Pourquoi faut-il que j’ouvre mon compte et qu’il soit vide …? Il renfermait des trésors.

Envie de m’apitoyer sur mon sort.
Ou de me suicider.

Pas encore choisi.

En direct de ma campagne

Petit intermède dans le feuilleton.
Il faut que je l’explique pour me défouler parce que, là, je bous littéralement !
Les cheveux roux et le visage violet, j’vous dis pas !

Ceux qui nous connaissent depuis un certain temps savent que nous habitons, Marina et moi, un véritable petit paradis au milieu des prés, des bosquets et des petits bois.  Pour parvenir à notre maison, il faut descendre un tout petit chemin d’une centaine de mètres en contrebas d’une route communale.  Le côté droit de la voie est, en fait, une prairie qui se trouve quelque 2,5 mètres plus haut que le chemin.  De nombreux arbres aux racines profondes maintenaient autrefois la terre.
Je dis bien : maintenaient !

Au début de l’été, le fermier qui utilise ce terrain eut la bonne idée d’élaguer ces arbres – n’en laissant qu’une portion plus que congrue.
Et il pleut depuis un mois chez nous !
Un mois, tous les jours – au choix : fortes averses ou orages à répétition, très intenses !

Hier, en milieu d’après midi, une partie de la prairie s’effondra sur notre petit chemin mignon tandis qu’un torrent d’eau venu de la route communale transformait toute cette terre en torrent de boue qui déferla sur les six maisons – dont la nôtre, plus bas.

(photo prise l’année passée, quand il faisait beau et bon)

- C’est la campagne, ça arrive, me dis-je, "pas niquée" mais presque.

Un voisin téléphone à la maison communale (la mairie pour les français) qui répond froidement, après examen du problème, que la portion de chemin où s’est déroulé l’effondrement est privé.

- Quinze mètres plus haut, c’était la commune, déclare un docte responsable moustachu.

Comme il pleuvait toujours (pourquoi changer une équipe qui gagne, hein ?), je fais remarquer au monsieur savant que le torrent d’eau qui déboule sur notre chemin privé provient de la route communale dont les avaloirs n’ont pas été entretenus depuis des mois.  Lui, flegmatique :

- Nos ouvriers vont venir les déboucher !

Je téléphone à Môman (à qui appartiennent trois six des maisons – les trois qui n’ont pas de dégâts si ce n’est un peu de boue dans les caves) :
- ô’s'cour, m’man, viens vite !

Arrivée de supermôman.
Contacts avec le fermier, aussi cynique que la commune :

- Cé point mon ch’min, ma foué.  Cé même point ma prairie, j’la loue à une société !
- Mais vous avez élagué les arbres, il y a quelques mois !
- Hooola, ma bonne dame, faudrait point me prendre pour un pigeon, hein !

Môman fait venir un huissier d’ugence (race à part, des super huissiers quoi) qui constate tout bien scrupuleusement puis elle se débrouille pour trouver une entreprise privée qui viendra déblayer demain.  Elle appelle aussi son avocat qui prend aussitôt l’affaire en main (c’est un manuel).
Sous l’emprise d’une inspiration subite, je vais trouver le neveu du fermier, qui n’habite pas loin et le hait sans demi-mesure pour de sombres histoires familiales.  Quand j’explique, le voilà qui se marre comme un baleineau en rut :

- Mon oncle vous roule dans la farine (il l’a dit autrement mais je suis polie) depuis le début : en réalité, le pré lui appartient parce que la société qui loue toutes ces terres lui appartient.  Elle est basée dans un paradis fiscal.  Dans le patelin, tout le monde le sait mais personne ne peut le prouver !

Affaire à suivre, et elle va suivre, j’vous l’dis !!!
Je retourne une heure dans le frigo pour me r’froidir un peu : j’ai la haine !

Cocaïne 2 Le nez de Gérard

Expo: jour J-2

La galerie Werner, assez récente, s’est très vite imposée en tant que lieu incontournable du marché de l’art contemporain.
Ce succès est incontestablement dû à l’entregent de sa propriétaire, Anke Werner, femme d’une quarantaine d’année aux manières aristocratiques, habile en affaires et dont le carnet d’adresse personnel semble contenir les noms de tous les personnages importants du pays.
Qu’elle m’ait repéré après tant d’années de galères pourrait donc s’avérer être une chance inespérée pour moi et pourtant, maintenant que je touche enfin à la reconnaissance tant espérée auprès de ces bons bourges friqués, l’affaire perd soudain tout intérêt à mes yeux.
J’ai toujours été ainsi. C’est sans doute pour cela que je n’ai jamais gardé aucune femme, n’ayant jamais pu me résoudre à la monogamie alors que tant de merveilles naissaient, grandissaient et déambulaient sur notre planète à chaque instant – déesses aux jambes trop longues, armées de fesses et de seins n’attendant que mes mains avides, ma langue avide, ma queue impavide.
Certains diront que je suis trop amoureux de LA femme pour n’en aimer qu’une.
Foutaises !
Je sais n’être qu’un immonde salaud, un queutard de première, curieux de tous les vices et de toutes les odeurs de cabinet passant à portée de mes narines. De la femme, je n’aime que les plaisirs qu’elle peut m’apporter – et que je cherche par ailleurs à lui rendre, jusqu’à la limite de mes forces. Le plaisir féminin m’excite. Quel bonheur de voir mon amante du jour perdre contenance, se tordre, geindre, soupirer, éructer, baver de la bouche et du con jusqu’à devenir laide à force de volupté, jusqu’à prendre 20 ans en une seule nuit.
"Il voulait sauter toutes les femmes passées présentes et à venir. Il est mort frustré" écrira t-on sur ma tombe.
J’aurai au moins fait mon possible.

J’arrive à la galerie.
Les persiennes beiges en masquent l’intérieur. Sur la porte d’entrée, une grande affiche annonce : Luc Messonnier expose du 10 au 30 octobre. J’agace la sonnette sur l’air de tagadatsointsoin, le code convenu me désignant comme l’artiste du moment, celui qu’il faut soigner aux petits oignons.
Agnes, la nouvelle assistante d’Anke, vient m’ouvrir en râlant parce que je suis en retard, comme d’habitude :

- C’estàcetteheureciquetarrive… blabla…t’esenretard… blabla…faudraittacheterunréveilmonvieux….

Son débit vocal m’annonce qu’elle est vraiment énervée. Je vais opter pour mon sourire 24 ter, le plus candide, afin de l’enjôler lorsque je remarque (enfin) sa tenue qui me laisse vous savez quoi ?
Baba !

Un p’tit mot sur Agnes avant de vous la décrire. Pour ce faire, remontons deux ans en arrière.
C’était une nuit du début juillet, chaude à souhait.  Solidement bourré, je dansais sur le comptoir de la Cancanière, mon bistrot favori, tenant compagnie à une flopée de jeunots en goguette comme moi. J’avais des vues sur Marylou, une petite punkette toute gironde qui me dévorait des yeux avant (c’est du moins ce que j’espérais) de me bouffer d’autre façon un peu plus tard.  Mes p’tites affaires marchaient plutôt bien : miss tatoo m’avait déjà laissé fureter dans son décolleté ostensiblement garni d’un gros crucifix inversé (signe universellement connu des adoratrices du malin) et j’avais même risqué une paluche feutrée vers son entrecuisse que je présumais, n’ayant point encore eu le loisir d’y claper, goûteux et odoriférant à souhait.
Ma danse du ventre semblait lui plaire. Elle se hissa sur un tabouret et déposa un baiser passionné sur la braguette gonflée de mon jean.
C’est l’instant que choisit Agnes, accompagnée de quelques copines, pour entrer.
En ces minutes fiévreuses, j’avoue que sa beauté m’échappa, trop occupé que j’étais par mon apprentie sataniste à la peau laiteuse.
De derrière son comptoir, Yvan, le serveur, la vit venir, lui !
Une heure plus tard, Marylou se couchait sur une banquette, derrière le flipper, et m’ouvrait ses cuisses afin que je la baise sauvagement sous les yeux exorbités des petits jeunes tandis qu’Yvan faisait une cour romantico-effrénée à demoiselle Agnes.
Au petit matin, cette belle catin pressée lui prit son pucelage.
Six mois plus tard, je fus convié à leurs noces en tant que témoin du marié ; ce qui me permit par ailleurs de goûter au fruit juteux de Claudia, amie et témoin de la mariée, dans les toilettes tandis que son petit copain, angoissé, la cherchait sur la terrasse attenant à la salle des fêtes.

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Agnes fronce un sourcil :

- Quoi, j’ai quelque chose qui cloche ? Pourquoi c’que tu me regardes ainsi ?
- Je t’ai toujours connue habillée de t-shirts fripés et de vieux jeans alors tu comprendras mon ravissement !

Instinctivement, elle adopte une attitude plus avantageuse :

- Ah ouais ! Pas mal, hein ? Payé par ma patronne : c’est ma nouvelle tenue de travail.

Elle tourne sur elle-même pour me permettre de mieux l’admirer. Le tailleur gris perle épouse parfaitement son corps callipyge ; veste largement échancrée sur sa fabuleuse poitrine et jupe 20 cm au dessus du genou, haut fendue sur le côté. Ça a l’apparence du classique mais ce n’est pas du classique ! La tenue parfaite pour maintenir la clientèle masculine dans un état d’euphorie discrète.
Je bavouille :

- Non mais, tu as vu comment les revers de ta veste mettent tes seins en valeur ? On dirait un présentoir !
- Ouaaais ! Et t’as pas tout vu parce que, là, je porte un t shirt mais normalement, en dessous de la veste, je ne porterai rien du tout. Juste, je fermerai le dernier bouton.
- Madoué ! Saint Zob, protège tes enfants ! Et…et… pourquoi t’as mis un t-shirt aujourd’hui ? J’ai pas droit à la vue panoramique, moi ?
- Allez, cadeau parce que c’est toi !

La voilà qui relève sa jupe, dévoilant la couture de ses bas – de vrais bas, ainsi qu’un large bout de porte-jarretelles bordeau sur fond de peau blanche. Je ne peux m’empêcher de frémir. Dans mon fute, popaul se réveille illico. Je déglutis :

- Merde ! V’là que je bande, parole !
- J’espère bien ! Dis donc, je te rappelle que, la semaine prochaine, c’est mon anniversaire. Pas question de te désister mon gars, et puis… y’aura plein de copines séduisantes, hmmm ?
- y’aura aussi ton andouille de mari, et je reste poli !

Elle se marre :

- C’est comme ça que tu parles de ton meilleur copain ?
- Ho ! LUI, il me considère comme tel mais pas moi ! Tout ça parce qu’un soir où monsieur venait de se faire éconduire par une merveilleuse petite poupée dont il se croyait amoureux fou, il avait décidé de s’ouvrir les veines et je l’en ai empêché. Si j’avais su…
- Il est un peu con mais pas méchant !
- Il est très con avec plein de merde dans sa tête. Dès qu’il picole, ses idées d’extrême droite reviennent au galop, il aime les armes, les uniformes, les matraques et j’en passe. Il rêvait d’être flic ou militaire mais il a échoué à tous les examens pour finir vigile dans une grande surface ! L’uniforme envers et contre tout, quoi !
- Au moins, il travaille. Allez, viens à mon anniversaire, j’te montrerai mes seins !
- Ho ?
- Au boulot, maintenant ! Les cimaises sont prêtes mais il faut tout accrocher.

 

La Cancanière, 2:30 am

Durant deux heures, j’ai discuté avec une superbe jeune inconnue, juste pour le plaisir de goûter son intelligence et son humour.
Je la regarde quitter le bar, encastrée dans sa petite chaise roulante. J’ai comme de la tendresse qui me gratte à l’âme. La sono sirope du slow langoureux à tout va ; putain de slow que Laure, sur ses roulettes, ne pourra jamais plus danser. Je me laisse glisser dans une rêverie informe. De derrière son bar, Gérard me regarde et je lui adresse un sourire automatique. Il n’attendait que cela. Sa masse énorme se dandine dans ma direction.
Gérard : quelque 140 kilos de graisse tonitruante ; une machine à roter la bière, tatouée partout, des anneaux partout et un coeur de jeune pucelle.
Les murs tremblent lorsqu’il s’installe à mes côtés. Il soupire, me laissant juste assez d’air pour continuer à vivre un petit peu :

- Vache de vie de merde ! Si c’est pas malheureux de voir un si beau p’tit lot dans c’t’engin !

Je m’ébroue. Autant lui faire la causette. De toute façon, quand Gérard a décidé de vous parler, rien ne peut l’arrêter :

- Ouais ! Et si tu l’avais dans ton lit, mon vieux, je te jure que tu ressemblerais à un babouin en rut !

Il me considère, se demandant si je ne le taquine pas sur son aspect mais il voit que je reste sérieux. Soudain, tout son visage s’effare :

- Tu vas coucher avec elle ?
- Tu crois vraiment qu’une fille pareille aurait envie de ma carcasse toute fatiguée, dis ?
- Ben…
- Allons, reste sérieux, bien sûr que non ! Je voudrais la peindre, la dessiner, la photographier, c’est tout. Ça serait ma façon à moi de lui faire l’amour, de l’aimer !

Il croise ses gros doigts sur son gros bide :

- Elle, j’aimerais bien voir !
- P’t’être que ça peut se faire, si t’es sage… et si elle veut bien !
- T’es trop, toi, dit-il en secouant la tête, faut toujours que t’ailles dénicher des cas spéciaux, des maigres à faire peur, des toutes rondes, des p’tits chatons perdus ! C’était quoi, la dernière ? Ah oui, la petite, qu’était enceinte jusqu’aux yeux, que son mec venait de foutre à la porte parce qu’elle avait deux amants ! Qu’est-ce que t’as fait comme photos d’elle, avec son putain d’gros ballon !

Je regarde sa bedaine en souriant ; il a un haut-le-corps offusqué, réminiscence d’une soirée pochtron pas si lointaine :

- J’te jure que j’sais pas c’qui m’a pris de me laisser photographier à poil ce soir là… j’étais quand même légèrement (euphémisme, quand tu nous tiens) beurré, aussi ! Dur d’être ton pote : faut toujours être sur ses gardes !
- Allez, gros poussin, fais pas ton râleur, t’es sublime avec tous tes paysages sur la peau… et puis, qu’est-ce que tu as contre le fait de photographier des femmes enceintes ?
- Ben, les nanas, on les photographie plutôt toutes minces, non ?

La moutarde me monte au nez :

- Vous m’emmerdez, tous, avec vos top models super parfaits, ces grands machins somnambules ; "sont belles comme de superbes paquets cadeaux vides ! Tandis qu’une femme enceinte, hein ? Tout son corps te raconte de la magie ; ses gestes ont une volupté malhabile, une densité !!! Ses seins gonflent, s’alourdissent, se préparent à la montée du lait ! T’as déjà admiré une perle de lait sur la pointe d’un tétin sombre qui vient d’être malmené par les gencives d’un petit carnassier en devenir, dis, mon bouddha préféré ? Ca remue les tripes, ça donne envie d’arrêter la bière pour ne plus se shooter qu’au lait nature !

Je reprends mon souffle,
Le monde est rempli de femmes superbes et la plupart des mecs continuent à se branler sur ces baudruches bouffies de la certitude hautaine de leur perfection !
Il me regarde, désorienté par ma véhémence :

- Ouais, pour les femmes enceintes, ouais… mais j’me rappelle de celle qu’avait une petite coquetterie à l’oeil…
- mais quel oeil, quel regard ! Profond, troublant, fascinant ! Elle transpirait la sensualité par tous les pores de sa peau ! Belle comme le péché d’un enfant !
- T’es quand même un peu louf, non ?

Son rire terrorise la sono. Je rétorque, féroce :

- Ben oui, pourquoi crois-tu que t’es mon copain ?

Il hausse les épaules, vexé, puis, le regard fixé vers la porte que Laure venait d’emprunter peu de temps auparavant :

- En tout cas, celle-là, dans son p’tit fauteuil à roulettes, elle est foutument belle !

Il essaie un sourire égrillard qui lui va aussi bien qu’un tutu de petit rat :

- Et toi, tu vas pas essayer, au moins un peu… de, hmmm… ?
- Si ma carcasse ravagée de vieux rouleur de la nuit pouvait lui donner un peu de ce qu’elle attend, crois-moi, mon gros, je m’userais jusqu’aux os pour la rendre heureuse juste une fraction de seconde !
- (avec une perspicacité étonnante de sa part) dis donc, toi, tu serais pas un peu comme amoureux, des fois ?
- D’une certaine façon, y’a d’ça, vieux !
- Comprends-pas !
- Cherche pas, Gérard, cherche pas ; c’est l’heure, faut qu’j’me taille !
- Ah, j’oubliais ! Y’a Bert qui te cherchais, sais pas pourquoi.
- Décidément, tout le monde cherche ma compagnie, ces derniers temps !
- S’tu veux mon avis, traîne pas trop avec ce taré, Luc, il est pas net. Ses voyages en Thaïlande, tout ça… j’sais pas comment expliquer… il est pas net quoi !

Bert est le nouveau serveur de la Cancanière. C’est vrai qu’on peut jamais trop savoir ce qu’il pense vraiment mais de là à conclure qu’il représente un danger pour moi. Je me contente de ricaner :

- T’inquiète, papa poule, je suis assez grand pour me défendre. Ce type cherche juste à faire copain-copain avec moi.
- Ouais ben… gaffe quand même, hein ! J’ai le nez pour les tordus, moi !
- C’est pour ça que tu m’aimes, gros doudou. Bon, j’y vais parce que demain, j’ai encore un sacré boulot et Agnes ne plaisante pas avec le boulot.

J’aurais vraiment dû "écouter le nez de Gérard", vraiment !

Cocaïne 1 mise en ambiance

Début de mon petit feuilleton. Comme je le précisais il y a peu, j’avais envie d’écrire en me mettant dans la peau d’un homme pour voir si j’en étais capable, si je pouvais – par la seule force de mon imagination, ressentir et penser comme un homme. Bon, je triche un peu : j’ai suivi quelques cours auprès de Max, mon copain désabusé au grand coeur – que je tiens à remercier au passage.
À l’attention de certains qui pourraient prendre ce texte au premier degré, je précise : c’est une fiction ! Les personnages sont inventés et de plus, il ne faut absolument pas faire ce que vous lirez, à savoir : baiser sans préservatifs, consommer de la drogue, tuer, voler, assommer, brutaliser etc, etc etc.
C’est parti !

 

La fermeture électromagnétique de la porte émet un claquement sec. Je manoeuvre le battant et débouche sur les quais. Il fait calme, l’air est tiède, presque chaud.
Les bords de Seine à deux heures du matin.
Je me retourne, lève la tête. Là haut, au quatrième étage, dans un appartement de haut standing, quelque 30 personnes continuent à partouzer avec un flegme de rigueur. L’odeur du vice me colle à la peau. Je sais que mon visage est maculé de mouille et de foutre séchés. 
Cette odeur résume toute ma vie.

Je regarde ma braguette : une large tache humide fonce le tissu. Doucement, mon sexe achève de dégorger sa liqueur.  J’ai toujours eu horreur des sous-vêtements.  Demain, je porterai mon pantalon à la teinturerie. La patronne de ce gentil petit commerce est une femme un peu ronde, la quarantaine sensuelle qui, pour je ne sais quelle raison obscure, affole ma libido. Elle a une façon unique de passer la main sur les taches raides laissées par mon sperme. Elle ne dit rien. Juste ce sourire vague quand elle caresse les traces de ma vie intime.  Je la soupçonne de sucer le tissu dans son arrière boutique.
Un jour, je mettrai ma queue dans sa main, là, dans son magasin, en plein milieu de la journée, pendant que son mari, tout près, surveillera ses énormes machines. Je mettrai ma queue dans sa main et je la regarderai dans les yeux, sans bouger. C’est l’un de mes fantasmes. Faire ça, je veux dire, de cette façon là.

Une décapotable passe à vive allure, "bourrée de petits cons bourrés" qui hurlent des insanités : "Hé connard, cocu trouducul, vas te faire enculer pédé, vieux con, ha ha ha, nous on est jeunes et on t’emmerde…" L’un d’entre eux penché vers l’extérieur est en train de vomir, laissant des traînées immondes sur la chaussée.
Ils n’ont pas tort dans le fond : ils sont jeunes et ils m’emmerdent… parce qu’ils sont jeunes, justement, alors que moi, j’ai déjà 35 ans !
Sur un banc, face au fleuve, un robuste clochard tente désespérément de faire passer son énième litron de décapant.  Il m’aperçoit et hoquette :

- Salut, bourgeois ! Qu’est ce v’f’sez sur ma plage privée à c’t’heure ?
- Salut, légionnaire ! Je digère !
- c’t’y qu’vous auriez fait bombance, mon prince ?
- On peut dire ça, légionnaire, on peut dire ça ainsi… gavé de merveilleux fruits de mer… des fruits de mer sans visage, sans identité !
- Ah ! (un temps) z’ont des papiers, maint’nant, les fruits d’mer ?

Je souris, le coeur en proie à une sorte de vague plutôt vague :

- Je sors d’une sacrée partouze, légionnaire, une grosse partouze garnie de jeunes merveilles, de jeunes poupées qui disent toujours oui… et demain, si je croise l’une d’entre elles, je ne la reconnaîtrai même pas ! Toutes ces filles, ces femmes, qui ont passé des heures à se préparer, se maquiller, se parfumer pour être belles, puis nous, les mâles, nous n’en retenons… rien ! Une cuisse, un sein, une bouche, rien que la bouche, qui s’ouvre… l’orifice garni de dents qui ne mordront pas… le mouvement de la langue quand elles avalent avant de passer à un autre. Tu sais quoi ?  J’aime pas les partouzes, légionnaire. La partouze est le fast food du sexe.
- Faut pas s’plaindre, centurion ! Si v’saviez d’puis l’temps qu’j’ai pas vu une vraie chatte, moi, et j’parle même pas d’tirer un coup, oh là là ! Z’auriez pas une p’tite pièce pour qu’j’m’achète un p’tit hamburger, patron ?

Je le dévisage. Il est crade mais il a un bon sourire franc. Ses dents ne sont pas encore gâtées :

- Et, dis-moi, ça te plairait de faire l’amour encore une fois ?
- Pour sûr…ça, pour sûr, patron, mais faut surtout pas qu’j’y pense… quand on d’vient clodo, l’espoir, ça tue mieux que le gel !
- Je repasserai par ici un de ces soirs et si t’es là, j’te jure qu’on arrange le coup.

Je lui tends 20 euros.
Il se fout bien de mes promesses, tout hypnotisé qu’il est par le beau billet qui lui permettra de se payer son alcool de demain.
Ma voiture se trouve un peu plus loin. Je m’y engouffre et démarre sec.
Je prendrai deux somnifères avant de me mettre au lit, juste pour noyer les souvenirs de cette soirée. J’ai toujours le cafard après une partouze.
J’essaierai de ne plus y aller.

Lendemain, midi.

    J’ai la bouche pâteuse. Mon petit déjeuner passe difficilement.  Epiphanie, ma femme d’ouvrage passe l’aspirateur en mini jupe.  Dessous, sa petite culotte a bien du mal à cacher la forme de sa vulve épaisse. De temps à autre, elle me regarde en coin avec un petit sourire goguenard.
Un pur fantasme africain.
Mariée à un français qui la bassine pour qu’elle se prostitue mais elle résiste.  Son gazier n’a pas la carrure d’un mac.  Il voudrait juste arrêter de bosser chez Renault.
Pina (c’est ainsi que je l’appelle) est une femme merveilleuse, dotée d’une bonne humeur permanente, qui n’en fait qu’à sa tête et me facture chaque semaine une flopée d’heures supplémentaires non prestées. Je le sais et elle sait que je le sais mais ça roule ainsi entre nous depuis le premier jour. Je me vois mal lui reprocher quoi que ce soit.
Je la regarde ranger l’aspirateur.  Elle revient se planter devant moi, les poings sur les hanches :

- Je crois que tu as mangé trop de chatte blanche, hier, mon petit patron !
- T’as raison, Pina, comme souvent !
- La chatte blanche, faut pas abuser, ça rend triste. C’est parce que vos femmes mangent mal !

Je ris en secouant la tête :

- Pina, qu’est que tu me racontes, là ?
- La vérité, petit patron. Les femmes blanches, c’est comme les poulets qu’on élève dans des petites caisses avec le produit chimique. La chair devient toute molle, toute pâteuse, et elle a le mauvais goût !
- Et ?….
- Il faut manger de la bonne chatte d’Afrique, patron ! Y’a pas mieux sur toute la terre du seigneur que de la chatte noire ! Celui qui goûte une fois, il en devient fou et il ne veut plus jamais autre chose, tu peux me croire, c’est la vérité vraie que je te dis là !
- Et si je te sautais dessus, hein ? Tu serais bien attrapée !
- Oui, mais avant, je te ferai courir beaucoup !
- Et tu te retrouverais avec un poulet blanc sans goût sur les bras, démone !
- Ah non, parce que moi, je te nourris bien, avec des petits plats de mon pays et beaucoup d’épices très savoureuses pour donner du goût à ta semence. Encore un peu de temps et tu seras parfait ! Aujourd’hui, je vais te faire un petit plat de fête et j’y mettrai des herbes qui rendent amoureux, tu verras ! J’ai fait le marché dans mon quartier, ce matin avant de venir.
- Oooh, Pina !

Son grand rire résonne dans tout l’appartement tandis qu’elle se dirige vers la cuisine.

De temps à autres, elle met des lentilles de contact qui lui font les yeux bleus, verts, violets, jaunes. Auparavant, elle prenait des médicaments pour éclaircir sa peau. Je lui avais dit, très méchamment, que je n’aimais pas la version "lait russe". Elle s’était fâchée, bien entendu :

- Ce sont les paysannes, les femmes misérables qui ont la peau très foncée !
- d’abord, t’es pas "très foncée", t’es chocolat… et c’est magnifique.  Avant, chaque fois que je te croisais, j’avais envie de goûter ta peau, tu me faisais rêver, fantasmer… tandis que maintenant… je ne te remarque même plus. Tu es.. T’es… t’es banale, c’est ça : banale !  Moi, je ne saurais craquer que pour ma Pina, avec ses yeux sombres et sa peau bien brune. Puis, tant que j’y suis, je vais te dire : quand tu mets des perruques, j’aime pas ça non plus !
- Tu veux que je ressemble à ta femme d’ouvrage, quoi !
- C’est quand tu te déguises que tu ressembles à une femme d’ouvrage, Pina !  Moi, j’adore la superbe jeune femme, très fière, qui est venue sonner chez moi, un jour matin, et qui se dandinait d’un pied sur l’autre en me racontant qu’elle venait pour la place ! Ça t’en coûtait, je le voyais bien, de demander cette place pas très valorisante, mais ce jour là, tu étais merveilleuse… une vraie princesse ! T’es belle, Epiphanie, belle à couper le souffle, t’es le cadeau le plus délicat que la vie m’ait donné !

Elle eut des larmes dans les yeux :

- C’est vrai ce que tu me dis, patron ?
- Et arrête de m’appeler "patron" à tout bout de champ ! Tu sais fort bien… et merde !

Elle n’a plus jamais mis une perruque ni avalé ses saletés de pilules à la Michael Jackson. Le temps lui a rendu sa jolie couleur et elle a opté pour des tresses adorables.
Elle m’appelle encore "patron" mais je sais que c’est juste pour me faire ch…

 

Même jour, 13 heures 30.

     J’ai ressorti un fatras de vieilles feuilles couvertes de mon écriture d’adolescent, de dessins, de vieux polaroïds altérés par le temps et la lumière.  Vers 14 ans, j’avais décidé de tenir un journal intime pour me souvenir de toutes les femmes qui croiseraient mon chemin. Je faisais cela sur des feuilles volantes que j’entassais ensuite dans des grandes boites en carton.
C’est informe. Cela n’a de journal intime que le nom.
Mais… que de souvenirs… oui, que de souvenirs, oubliés ou non, qui soupirent dans la poussière. Toutes ces gamines, ces adolescentes qui bouderaient sans doute l’adulte insensible que je suis devenu.
    Je me trouvais commun et j’en souffrais énormément. J’aurais voulu être un héros irrésistible : une tronche à la Delon, les manières de Boggart avec la dégaine de James Dean !
J’avais beau prendre des poses devant mon miroir, je n’y voyais qu’un adolescent maigrichon doté d’un visage torturé par l’acné.
Ephanie regarde par dessus mon épaule :

- t’as ressorti tes souvenirs ? Les vieux de mon village disent que l’homme regarde toujours une dernière fois par dessus son épaule avant de prendre un autre chemin (elle me plaque une grosse bise sur la joue), faut que j’y aille, mon p’tit patron.  Demain, il ne doit rien rester dans la casserole, tu as compris ?
- Tu t’es changée ?
- Bien sûr que oui ! Si mon homme voyait dans quelle tenue je travaille ici, il aurait plus à se gêner pour me mettre sur le trottoir !

La porte d’entrée claque. Reste le silence et son parfum. Je fixe le mur en face de moi :

- Et merde ! Pina… pourquoi est-ce que je résiste à cette envie de te foutre dans mon pieu !

 

Même jour, le soir.

Téléphone :

- Luc ? C’est Joëlle ! T’as plus envie de m’voir ou quoi ? Dix jours sans nouvelles ! Pourtant, hier, t’étais à la soirée chez R… et d’après ce qu’on m’a dit, t’étais en forme ! T’as pas envie qu’on se fasse quelques petites crasses, ce soir ?
- Genre ?
- La Porte Dauphine peut-être ? Je suis avec une nouvelle copine qu’est partante pour tout. Si t’as envie, on se fait juste un triangle ; elle suce tout ce qui bouge ! Je sais de quoi je cause : elle est en train de me bouffer la motte comme une malade !
- Joëlle, j’ai une expo dans quatre jours et aujourd’hui j’ai rien foutu. Vidé par la partouze d’hier…
- Sous ectasy ?
- Coke ! Je supporte plus. Cette saleté me fout en l’air !
- Moi, je viens de me faire un "speedball" d’enfer qui se passe super bien. J’ai envie de planer en baisant à mort !
- Vas te faire voir ! Avec tes mélanges, on te retrouvera raide froide avant pas longtemps !
- Vas te faire voir toi-même, connard !

Elle me raccroche au nez, fâchée.

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