Squatteurs
Ils sont arrivés au milieu de la nuit. Il n’y a eut que le bruit de leurs pas dans les escaliers pour les annoncer. Juste des bruits de pas. Ce martèlement régulier a ensuite cédé la place à un cri dans la nuit. Des fuseaux de lumières ont jaillit en effaçant les ténèbres. Des lumières dansantes qui nous aveuglaient et nous ont transformées en proie affolées. Dans ces éclairages crus les familles tentaient désespérément de se regrouper, troupeau bêlant face au danger.
De mon matelas au sol, je ne voyais que des jambes. De longues jambes d’homme avec des pantalons de costumes couleurs anthracite, noirs. Pas de trous ou de taches comme les pantalons des squatteurs. Pas de couleurs vives. Non, juste de longues jambes d’hommes bien nourris, bien campées et sûrs de leur bon droit. C’étaient de ces jambes que venaient les lumières dansantes, c’était à la suite de ces jambes que se traînaient les masses noires.
Après les cris des femmes et des enfants, les plaintes des hommes il y eut un court instant de silence. Le claquement de deux mains l’une contre l’autre appelait au silence.
Un homme aux jambes grises a baragouiné dans sa langue une suite de mots incompréhensibles. Mais lourde de menaces. Dans les lumières des lampes électriques, je voyais de grands yeux de biches surpris en pleins sommeil, des bouches ouvertes qui articulaient rapidement, des prières ? Tous ces gens sentaient la menace que recelait les paroles de l’homme. L’expulsion, dans le meilleur des cas.
Une femme, pas loin de moi, a répété ce que l’homme venait de dire, il fallait partir. Encore. L’immeuble était à eux, on n’avait pas le droit de rester. Même pas une nuit. On n’était pas chez nous. Il fallait partir. Maintenant.
Certaines femmes ont commencé à prendre tout ce qui leurs tombaient sous la main pour décamper le plus vite possible. Mais des hommes se sont levés face aux hommes en gris et noirs. Je ne comprenais toujours pas ce qui se disait dans cette langue encore étrangère. Mais j’ai déchiffré la négociation dans le ton des hommes. Ainsi que l’échec des mots, quand la batte s’est élevée pour retomber sur le bras tendu du premier suppliant. Et les cris ont recommencés. Rythmés par les bruits de coups, les affaires qui tombent sur le sol et les corps qui s’écrasent dans une fuite pour la survie. Les bruits de vaisselles qui se brisent, les imprécations des hommes et les rires des agresseurs.
Je ne voyais de tout ça, aplatis par la terreur sur mon matelas, que des jambes. Des centaines de membres démultipliés par les lumières et les ombres qui s’agitaient dans un bruit de course. Des pieds qui piétinaient tout, qui fuyaient, qui poursuivaient. Et le bruit terrifiant de la masse qui tombe, éparpillant en miettes encore un souvenir du pays, d’une vie, ou juste un meuble, précieux car utile à ses anciens propriétaires.
On m’avait dit que je vivrais libre dans un pays qui ne connaissait ni la guerre ni la faim. On m’avait dit que j’aurais un foyer qui ne finirais pas écrasé par une bombe. Je suis libre de courir vers un autre refuge encore plus pouilleux que le précédent. Je vis pour voir mon abri et mes souvenirs écrasés par une masse.
Alors où est la liberté?

Alors où est la liberté?
Dans l’utopie? Dans l’onirisme? Dans les mots? Dans… la mort?
Il y a déjà longtemps qu’il n’existe plus de pays où il l’on ne connait pas la guerre ni la faim. Ou la misère. Rêver d’une terre meilleure est tout à fait compréhensible, malheureusement cela reste un rêve.