Torpeurs et bouts de ficelles

Quand je la vis feuilleter un bouquin avec obstination, dans cette grande librairie pas loin de chez moi, je me dis qu’un petit cadeau serait sans doute apprécié.

Lorsque je m’approchai, elle remit le livre en place et m’entraîna vers les nouveautés – que je venais de quitter.

Mais j’ai l’oeil, hé !

Quelques jours plus tard, l’ouvrage l’attendait, tout bien ficelé d’ors, sur son oreiller.

Elle rit un peu jaune en le déballant, réaction très naturelle d’ailleurs puisqu’il s’agissait des "Sortilèges du bondage japonais" de Midori.

Nous venions d’économiser quelques litres de salive et des heures de conversations hasardeuses.

Qui a dit que les femmes sont complexes, hein ?

Après notre épique séance de cuisine végétarienne*, je croyais son fantasme révolu. Je me trompais : cela arrive, même aux meilleures.

Oui, bien sûr, il y eut ce jour où elle revint avec "Atame" de Pedro Almodovar (Victoria Abril dans le rôle de… Marina !)

Et ses regards brûlants à chaque fois qu’elle me voyait en tenue d’équitation !

Etait-ce suffisant pour formuler des conclusions hâtives ?

Samedi dernier, je décidai d’en avoir le coeur net. Sur notre inénarrable table de salon, le soir venu, je posai le fameux livre et 5 mètres d’une solide corde de chanvre – rébarbative à souhait, achetée le matin même.

Justement, elle sortait de la chambre, guillerette, avec l’intention de prendre son bain, à peine vêtue de satin court.

La tenue idéale quoi !

—————————————–

Elle contemple ma mise en scène rudimentaire – une table, un livre, une corde, et son visage devient grave.

Je n’en mène pas large.

Penser une envie ou la réaliser sont deux choses très différentes. Peut-être vais-je trop loin, peut-être suis-je complètement à côté de ses désirs. Et si elle se fâche ?

Pire : si elle se prête au jeu rien que pour me faire plaisir !

Avec une lenteur irréelle, elle s’approche de moi, tellement sérieuse que j’ai envie de crier en faisant l’idiote : "c’est une blague, hé !"

Je suis totalement néophyte en matière de bondage et ce n’est pas la vision, il y a bien longtemps, d’une minable cassette porno-sado-maso qui m’aidera.

La prompte vacuité de son regard m’impressionne.

Elle n’est plus la même ! ! !

je fais glisser son peignoir et l’embrasse ; pour masquer ma panique, pour retarder les gestes ; ou pour me donner une contenance, tout simplement.

Sa bouche s’ouvre, accueille ma langue, la suce.  Ce faisant, elle me fixe sans ciller, neutre. Une fine pellicule de sueur couvre son front, seul signe d′émoi.

Cette tension, ce malaise commun, font partie de l’expérience et ils ont autant d’importance, si pas plus, que l’aboutissement.

Pas de musique, pas de télé, rien. Seul le silence convient à l’instant.

Je lui tourne autour ; mes mains parcourent son dos, ses fesses, ses seins, son ventre. Elle se laisse caresser sans réaction – tête droite, les bras le long du corps, inertes, sauf une exquise chair de poule.

Le murmure de ma peau qui glisse sur sa peau et nos coeurs qui battent à l′unisson.

 Je m’enquiers :

- Tu as déjà… avec quelqu’un d’autre ?

Ainsi, elle peut encore reculer, s’étonner, me demander de quoi je parle, mettre fin à ce qui se prépare. Toute simple, elle choisit d’avancer :

- Non ! Tu le sais bien.

J′envoie corde et bouquin dans le divan :

- Mets-toi sur la table, à quatre pattes.

Pendant qu’elle s’exécute sans l’ombre d’une réticence, je me déshabille puis déroule la corde, la saisit fermement par la moitié et vient me placer face à elle, jambes fléchies, ouvertes, talons aux fesses, pour que mon visage soit à hauteur du sien. Avec une infinie douceur, je soulève sa chevelure, passe la corde de sa nuque vers les pieds, sous elle. Nouveaux baisers qu’elle me rend à peine, perdue en ses émotions que je veux croire désirées. D′une voix incertaine, je décide :

- Pose la joue contre table, le buste aussi, au plus que tu peux, les reins bien creusés…Tes mains contre l’extérieur de tes jambes !

Je m’absorbe dans l’arrimage de ses poignets au bas des cuisses, la forçant à écarter légèrement les genoux et joindre les pieds l’un par dessus l’autre.

La pose – simple – ne doit cependant pas être confortable dans la durée.

Je finis en nouant ses chevilles bien serrées ; 

des boucles faciles à défaire.

On ne sait jamais.

Puis

deux pas en arrière pour contempler mon travail.

La pose a quelque chose de bestial : applatie contre la table avec son merveilleux cul pointé vers le plafond, hymne insolent à la sensualité féminine.

Elle ne bouge pas d’un millimètre.

Que se passe t-il dans sa tête ? À quoi pense t-elle ? Que ressent-elle ? Ne va t-elle pas crier ? se rebiffer ?

Une idée singulière me vient alors : je décroche le grand miroir et vient le placer dans le fauteuil, à hauteur de sa figure, de telle façon qu’elle puisse se voir offerte, voluptueuse à souhait.

- Tu es magnifique, dis-je, sincère.

Mes mains glissent sous son torse, jouent avec ses seins somptueux (je crois que je ne pourrai jamais m′en lasser tant ils sont beaux, si différents des miens, à peine ébauchés). Elle respire à petits coups, bouche ouverte.

De l′autre côté du mur, le voisin s′énerve sur son fils.

Je me délecte de ce que nous faisons, là, dans notre appartement, pendant que des familles entières s’abrutissent devant leur téléviseur, pendant que des gens meurent dans des accidents, pendant que le monde tourne, indifférent.

Je reviens vers ses fesses que je pétris, écarte. Son oeillet sombre m’attire. Je déglutis, nerveuse, excitée. Ce postérieur diabolique est décidément un appel aux outrages.

D’un geste large, je le claque avec force, l’ébranle. Une fois à gauche, une fois à droite, sans ménagement.

Puis encore, et encore…

Le miroir me renvoie son regard fiévreux, totalement intériorisé.

A bout, j’enfouis ma bouche entre ses fesses, embrasse ce qui me vient aux lèvres avec ferveur. Je lèche aussi, enivrée.

Elle gémit – un peu. Mes doigts violent son fruit, chassant mes doutes : son ventre coule dans ma paume.

Alors, je m’agenouille et plonge du minois dans son buisson pour la boire plus à mon aise, sans réserve, avec un long soupir de satisfaction.

—————————————-

Thierry Ardisson agace ses invités dans la boîte à schtroumpfs. Elle est lovée contre moi, recroquevillée, serrée au plus près, son bras à mon bras, la tête dans le creux de mon cou. Je contemple ses chevilles encore marquées de torsades roses :

- Ca va ? Tu es bien ?

- merveilleusement bien !

- tu v…

- Chhhht !

11 réactions à “ Torpeurs et bouts de ficelles”

  1. madtilene dit :

    CONTENT:
    texte très bien ficelé, ficellitation ;-)

  2. Jamesilene dit :

    CONTENT:
    Puis je vous appeler James,James Bound ?PS : La corde de chanvre contenait-elle du THC (tétrahydrocannabinol) ?

  3. Melie dit :

    CONTENT:
    Mademoiselle Julie en dominatrice… Cela te sied à merveille.Et si, un jour, tu te mettais à la place de Marina ?;-)

  4. Anonyme dit :

    CONTENT:
    Madrilène > décidément, tu as un nom came et léon !Oh JAmes ! >Nous avons fumé toute la corde, après, et Ardisson est venu s′installer dans notre salon, en caleçon-peluche et bottes texanes (superbe, son numéro de lap dancing)Mélie > HA ! THE point ! Il est maintenant acquit que Marina a plus que des tendances envers les jeux de soumission, et nous ne savons pas encore, ni l′une ni l′autre, où sont nos limites respectives. ELLE a décidé de me voir en dominante mais en ce qui me concerne, le jeu est beaucoup plus compliqué parce que (et avec ELLE uniquement) j′inverserais très volontiers les rôles vu qu′elle génère en moi des fantasmes qui feraient transpirer une ourse polaire dans le blizzard (vous avez dit blizzard ?). Et cette facette de moi-même m′est aussi une découverte. Je ne te dis pas le bordel !C′est grave, docteur ?

  5. Mad(rilene) dit :

    CONTENT:
    La Julie,je ne veut pas empiéter sur l′avis de la Faculté de Médecine hautement compétente, mais je pense que c′est on ne peut plus sain, car ce que ma minuscule et impromptue expérience de la fréquention des vrai(e)s sado-maso m′a appris, c′est qu′ils/elles sont pour leur plus grand malheur d′une certaine façon irrémédiablement fixé sur un rôle à l′exclusion d′un autre Dominant ou dominé, sans l′étayage propre à toute personalité moyennement normale (c′est a dire perverse polymorphe en qque sorte), que vous souhaitiez et désiriez inverser les rôles tout compte fait ne signe que votre bonne santé mentale et psychique :-) »et vingt coups de fouetsi je menspour quelques autres pour voirle sang » pour paraphraser guidoni jean a la revoyure !

  6. Nath dit :

    CONTENT:
    hmhm… trop trop bien écrit encore une fois…

  7. Melie dit :

    CONTENT:
    Après cette longue explication de Madrilène, et m′y connaissant nettement moins qu′elle – manifestement – dans le domaine de la soumission/domination (du moins sous cette forme), je ne sais plus quoi dire, toute diplomée que je sois ;-)Ceci dit, vouloir endosser le rôle que porte Marina, ça me semble intéressant, et pour vous deux, évidemment !

  8. Carnelov dit :

    CONTENT:
    J′ai découvert avant hier ce blog et l′ai presque entièrement parcourut.Excellent.J′y retrouve pas mal de pensées personnelles, et non, tu n′es pas anormale de vouloir ce genre de trips ^_-La pensée sur le fait que tu es isolée du monde, lorsque l′environnement transpire le sexe assouvie ou le désir, lorsque l′amour emplit chaque cm cube de l′espace vous environnant… j′imagine que tout couple s′aimant la retrouve. ^_^C′est bon signe pour vous deux en tout cas !BizousCarnelov

  9. Anonyme dit :

    CONTENT:
    mmmm …

  10. L?ah dit :

    CONTENT:
    Mazette, quelle efficacité…

  11. ralphy dit :

    CONTENT:
    Julie ! Moi qui avais tant de respect pour toi ! :′(Tu as osé faire l′amour sur fond de Thierry Ardisson ?! Par pitié ! Ne refais plus jamais ça !.. Faites l′amour sur fond de ce que vous voulez, mais pas — jamais — sur Thierry Ardisson…