Tout est une question de point de vue !

Ambiance crapuleuse des nuits épuisées.

Je parviens au comptoir et commande deux vins blancs cassis. Marina s’installe près de moi, se penche, m’embrasse doucement.
Ici, personne ne s’offusquera de notre amour : nous sommes dans un "bar à gouines".
Je lui rends son baiser avec d’autant plus de fougue que nous venons d’être séparées durant trois longs jours.

Ma chérie revient de Paris où elle a participé à un casting pour une comédie musicale (très) connue.
Faut-il le rappeler, elle est danseuse de profession.
Elle me revient avec un moral mi-figue mi-raisin. Les entrevues se sont très bien passées mais les conditions financières sont relativement nulles.
Participer à un spectacle de niveau international peut être une bonne chose. Encore faut-il pouvoir en vivre décemment.
Pour atténuer sa déception, je l’ai donc entraînée dans une nuit de folie débridée.

L’imperceptible mélancolie de son regard ne m’échappe pas.

Bien sûr, je l’ai poussée à se présenter – y mettant même tout l’enthousiasme dont j’étais capable. Je ne veux en aucun cas être un frein aux opportunités qui se présentent à elle.

Et pourtant !

Ces nuits, seule dans notre grand lit ; l’idée de rester des mois sans la voir, de la perdre peut-être !
J’étais incapable d’écrire la moindre ligne, incapable de lire, incapable même de me sustenter correctement.
Comment aurais-je pu manger alors qu’elle était si loin de moi ?
Et ce bonheur, dans le hall de la gare des Guillemins, lorsque je la vis émerger de la foule, sa petite valise à la main.
Pour masquer mon émotion, je me fis sarcastique, empruntant quelques mots à Raimu dans la femme du boulanger, livre qu’elle venait juste de terminer avant de partir :

- Ah te voilà, toi ! Regardeuu, la voilà, la Pomponette ! Garceuu, Salôôpeuu, c’est maintenant que tu reviens ?

Avant de la serrer dans me bras.
La sentir contre moi, sa chaleur, sa vie.
Elle m’informa du résultat avec sa concision habituelle :

- Je suis engagée si je le veux mais c’est vraiment pas bien payé… alors j’ai refusé ! Ils m’ont donné une copie du contrat au cas où je changerais d’avis. J’ai 48 heures pour y réfléchir et donner une réponse. J’te jure, j’étais vraiment bonne aux auditions !
- Il y en aura d’autres, des auditions !

En prononçant ces paroles, une joie sauvage m’envahissait, je l’avoue.
Elle me revenait ! Ce soir, nous dormirions ensemble ; je pourrais l’enlacer, l’aimer.
L’autre partie de moi partageait à sa déception, sa tristesse.
Ma gorge s’est nouée.
Elle a soupiré :

- Je survivrai, t’en fais pas ! Pour moi, le plus important, c’est nous deux. Je me voyais mal loin de toi, loin de notre nid durant tout ce temps !
- Tu sais, si ce n’est que la question du salaire, on peut toujours s’arranger…
- Non, si je commence dans les emplois sous-payés, je ne ferai que cela toute ma vie. Je crois que je vaux mieux que cela.

Elle me fait un beau grand sourire un peu forcé :

- Et si on se trouvait un bel homme à croquer, rien que pour nous deux, pour la nuit !
- Dans un club de gouines ? Ça risque pas !
- Bah ! Trop compliqué de toute façon.

C’est ce moment que choisit la jolie brune du fond (et que j’avais repérée depuis le début ; pas compliqué vu qu’elle est la seule vraie belle fille de l’endroit) pour nous aborder :

- Excusez-moi de vous déranger mais pourrais-je me joindre à vous pour un moment ?

Marina fronce un sourcil. Je préfère répondre :

- Nous ne sommes pas ici pour draguer, juste pour nous détendre un peu.
- Oh non ! Il ne s’agit pas de drague ! Vous voyez les deux couples dans le coin ? Les femmes sont déjà venues m’importuner deux ou trois fois pour aller faire une partouze chez eux. J’ai dit que j’attendais des amies mais, en réalité, je n’attends personne… et elles vont revenir à la charge.
- Et tu n’as pas envie de partouser !
- Pas avec eux en tout cas. Des vieux ! Ils ont au moins 35 ans !

De près, je m’aperçois qu’elle est plus que jolie.  Menue, un visage ovale parfait, petit nez droit, lèvres charnues – et 20 ans tout au plus.  Ses superbes yeux témoignent qu’un de ses (lointains ?) ancêtres devait être oriental.
D’un petit mouvement de tête, je questionne silencieusement Marina. Elle acquiesce d’un battement de cils avant d’enchaîner :

- Pourquoi venir seule dans un tel endroit si tu ne veux pas être draguée. C’est évident que tu vas te faire draguer, non ?
- C’est vrai ! Mais j’aime bien cet endroit. Dommage qu’elles laissent entrer des couples hétéros…

Je souris à cette remarque :

- Il faut bien faire bouillir la marmite, sans doute ! Si tu te sens harcelée, dis-le à la patronne ou à la serveuse !
- Heu… oui !  Je m’appelle Dominique, vous buvez quelque chose pour moi ?  En fait, ce n’est pas aussi simple… la patronne ne m’aime pas trop !
- Ah ?  Elle t’a fait des avances ?
- ça risque pas, non ! Je suis transsexuelle !

Nous, en choeur :

- HEIN !!!
- Ben oui ! Mais je ne suis pas une pute, hein !

J’ai beau la regarder de près, je la vois femme !  Son maquillage très léger laisse voir une peau de pêche douce, parfaite.  Tout en elle est féminin.  J’ai souvent croisé des transsexuelle mais elles ont toutes, même les plus belles, un petit quelque chose de masculin qui transparaît, qui les… trahis.  Pour ce que je peux en voir, Dominique est femme, vraiment femme !  C’est hallucinant.

Elle rougit, se recroqueville un peu :

- Oui, je sais ! On dirait pas ! J’ai toujours été très féminine.  Toute petite déjà, on me prenait pour une fille… on m’a toujours pris pour une fille… sans doute parce que je le suis en dedans !

Je bouchebée béatement (stupidement, d’accord) :

- Oué… et surtout en dehors aussi !
- La patronne a un à priori envers les trans.  Elle les trouve plutôt vulgaires et racoleuses !  C’est vrai que certaines viennent ici pour draguer des couples vicelards en quête d’aventures hors des sentiers battus… mais ce n’est pas du tout mon cas, je le répète !
- Oui, et puis cet endroit s’affiche d’entrée réservé aux lesbiennes, pas aux pédés.
- Mais… je suis lesbienne !!!
- Heuuu ??
- Ben oui ! J’aime aussi les femmes !

Que voulez-vous répondre à cela ?

23 réactions à “ Tout est une question de point de vue !”

  1. Jisse dit :

    l’association transexuel / lesbienne n’est pas commune à ce point ?

  2. Juliiie dit :

    En général, je suppose que lesbiennes et trans s’entendent plutôt bien mais cet endroit est réputé pur et dur, juste pour les lesbiennes.  Ainsi, lorsqu’un couple se présente, c’est la femme qui s’inscrit comme membre et l’homme est son invité.  Il a juste le droit de s’asseoir et de boire son verre.  A la moindre incartade, il se fait virer sur le champ.  Maintenant, je dois bien t’avouer que nous sommes comme toi : nous venons juste de découvrir ce club, ce petit monde et ses règles.

  3. pHiLoGrApH dit :

    Hormonés avant la puberté comme c’est de plus en plus souvent le cas (bien qu’ultra minoritaire, soyons clairs), un bon paquet de transgenres vous passent désormais sous le nez sans alerter votre truffe, ma chère Julie.

  4. Timec dit :

    J’ai lu ‘Mon corps en procès‘ de Ludwig Trovato, c’est exactement le ‘contraire’ : une femme devenue homme, aimant les hommes… et ne se servant même pas de son anatomie ‘originelle’… Troublant, mais pas si bizarre au fond…

  5. Melie dit :

    Le transgenderisme se décline sous bien des formes en terme d’orientation sexuelle. Une plus grande "liberté" liée peut-être à l’une des plus grandes transgressions morales; changer de sexe ? Les transgenres/transsexuels que j’ai pu rencontrer étaient ainsi répartis en bien des choix d’orientation sexuelle… gardant leurs attirances initiales (lorsqu’ils appartenaient biologiquement à un sexe), ou en changeant totalement.

  6. Pas dit :

    Comme quoi ! Faut pas se fier aux apparences ! Jamais !

  7. Juliiie dit :

    Philo >  Pour la truffe : c’est çui qui l’dit qui l’est !!!  Et puis bon, ça m’intrigue, moi, les transsexuels, alors j’étais plutôt contente d’en rencontrer une (aussi) jolie et diserte.  Je n’ai pas pu résister : il a fallu que je vérifie (ben oui, une légende urbaine voudrait que tous les transsexuels ont de petits zizis !) !Si tous les services "trois pièces" hormonés sont aussi bien proportionnés, alors je vote pour.  Purééée !Timec >  Une bonne amie me disait il y a peu : mais Julie, avec ce que tu as vécu, tu as 100 ans !!!  (si elle se reconnaît… bizz) et bien je peux te dire qu’il en va de même pour Dominique.  VIvre une telle différence dans notre monde apparemment libre, c’est pas du gâteau !  Entre les coups - parfois, le mépris – souvent, et les ceuss qui lui proposent des trucs innommables… pas glop, j’te le dis !Melie >  J’ai fait cette note parce que la réflexion de Dominique m’a un peu sciée… et fait sourire !  En fait, elle… est un homme, donc on pourrait dire qu’être attirée par les femme pourrait être normal mais, comme elle se sent femme, elle se sent lesbienne en aimant les femmes (bien qu’elle soit bi, elle aussi).  Nous avons échangé nos coordonnées parce que je compte bien la revoir souvent.  Sa façon de penser me fascine assez, je dois dire.Pas >  Oui, mais ce n’est pas décevant pour autant, non ?  Qu’aurais-tu fait, toi, si tu l’avais rencontrée (vraie question sans ironie, je précise) ?

  8. Melie dit :

    Ah Julie, ne va pas lui dire qu’elle est un homme !Elle est une femme, dans la tête comme depuis toujours, et dans son corps depuis qu’elle a commencé la "transition"…

  9. Pas dit :

    Il est bon, parfois, d’être trompée par les apparences, de se dire qu’il faut fouiller, aller chercher le truc qu’on n’aurait pas vu en restant à la surface des choses, d’imaginer que tout le monde peut nous surprendre. Evidement, il faut prendre cette surprise comme un cadeau : elle aurait très bien pu ne rien vous dire, vous cachant qu’elle avait été homme. Je crois que j’aurais été curieuse de son parcours, de son état d’esprit, de sa vision des choses. En tout cas, je l’aurais acceptée telle qu’elle est et l’aurais certainement regardée comme elle veut être regardée … sans jugement ni a priori.

  10. coquelinette dit :

    ah l’etre humain…lui et ses envies…ses plaisirs…il y a tellement de combinaison possible
     

  11. pHiLoGrApH dit :

    Mélie, permettez ? Un nombre considérable de transgenres ne se positionnent pas clairement sur la question de leur genre après transformation (fut-elle mentale seulement). Si aucun ne nie son genre biologique initial (sauf cas d’ambigüité médicale), beaucoup renvendiquent un positionnement incertain (et variable) sur le continuum de genre qui s’étend entre le masculin et le féminin.

  12. Melie dit :

    Je permets Philo, d’autant que je suis entièrement d’accord avec vous. Beaucoup, qui d’ailleurs se réclamment de transgenderisme et non de transsexualisme, refusent d’entrer dans un genre défini. Un peu comme la théorie queer qui refuse l’appartenance à une orientation sexuelle définie, en somme.Mon intervention est donc abusive, dans le sens où on ne sait pas si la personne en question se définit comme femme (MtF) ou comme transgenre.

  13. Timec dit :

    Tu ne m’apprends pas grand chose… Mais si le monde ‘libre’ n’est pas satisfaisant, le communitarisme n’est pas trop tentant non plus je trouve… Mais ça ça ne regarde que moi! Ya tellement de blessures à se faire dans la vie ‘normale’ que les claques infligées par des ‘narrow minded’ bah… C’est le petit plus que chaque communauté se prend sur le coin de la tronche à cause d’une différence qui ne se voit même pas forcément! Regarde Dominique, si tu ne lui avais pas parlé, tu n’aurais peut-être rien soupçonné du tout! J’espère que c’est pas trop n’importe quoi ce que je raconte, je suis ‘wasted’ là… Sinon continue tes petits récits, ça me touche, c’est bien sympa!

  14. geneviève dit :

    Mes petites cocottes…
    > Philograph et Melie, c’est bien beau de jouer aux théoriciennes queer "open-mind so cool", mais encore faut il maitriser les concepts fondamentaux pour être crédible mes chéries.
    Vous permettez?
    Philo: non, contrairement à Melie je ne suis pas entièrement d’accord avec vous car  "genre biologique" ne veut strictement rien dire…Le genre , par définition n’est pas biologique..Revoyez votre copie mon cher.
    Melie: je vais passer pour une chieuse mais  si tu veux être rigoureuse, évite de  parler de "transsexuels" (lorsque tu  englobes tous les trans.) mais parle plutôt de transsexuel-le-s éventuellement… Quitte à respecter leurs identités, autant le faire serieusement et ne pas s’arrêter en si bon chemin.
    Melie, darling, je n’ai pas compris ce que tu  voulais dire avec cette phrase "(…)la théorie queer qui refuse l’appartenance à une orientation sexuelle définie". 
    Ça veut dire quoi appartenir à une orientation sexuelle? Et refuser d’y appartenir? Comment on fait ça ? Tu ne confondrais pas orientation sexuelle et identité sexuelle? Mais quand bien même tu parlerais d’identité sexuelle ça ne voudrait rien dire.J’ai l’impression qu’on a pas compris du tout , mais alors pas du tout la même chose de la "Queer theory"?Alors c’est ki ki doit revoir sa copie?

  15. Tal dit :

    Euh,… Geneviève, ma grande, toi qui est si calée et si tatillonne, pourquoi ne nous fais-tu pas un petit exposé bien concis et bien clair pour que nous soyions enfin un peu moins connes à la fin de la journée. 
    Au lieu de le prendre de haut, fais nous donc un petit topo pour chaque concept afin que nous puissions éviter toute confusion et tout préjudice.
    Nous ne demandons qu’à nous instruire ici.

  16. Timec dit :

    Ouais ouais! Moi je me suis lost en route les mecs! Pis c’est bien d’être moins con à la nuit tombante…

  17. Bilboquet dit :

    Oui, toute cette philosophie est bien gentille, mais personne ne pose la question essentielle : et comment cette soirée s’est-elle terminée ?
    Non juste comme ça, par curiosité…
    MMhh, bon d’accord, je sors…

  18. A Tal'heur dit :

    Tal, mon petit, tu veux pas non plus que qu’elle tape "queer theory" a ta place dans Google ?
    PS . j’t'assure je voudrais bien pourtant te prendre d’un peu plus bas.

  19. Tal dit :

    Euh, si je ne m’abuse ceci est une discussion, Tal’heur (pas vraiment de me plaire, mais enfin), ma caille. Il s’agit donc d’argumenter son point de vue lorsqu’on avance que tous les autres sont dans l’erreur (Geneviève avait l’air, elle, de maitriser les "concepts fondamentaux").
    Quant à moi je pense avoir lu mon pesant de queer and gender theory… et à la source…euh… dans les livres! Si, si, ça existe encore.
    PS: Ah ouais, vraiment? Tu sais pas à quoi tu t’engages, poulette.

  20. pHiLoGrApH dit :

    Geneviève>Le genre ne désigne pas, comme tu sembles le prétendre, qu’une classification par convention. Ce mot désigne également une classification fondée sur la distinction des sexes. C’est à cette acception que je me réfère lorsque je parle de genre biologique. Par ailleurs, je suis loin de théoriser en parlant de transgenre, tiens-toi-le pour dit.

  21. [...] C’est l’instant que choisit Dominique pour émerger de dessous les couvertures où elle (hum) nous… brodait de jolis napperons : [...]

  22. ralphy dit :

    Je suis troublé : est-ce une personne anonyme sur la photo, ou bien est-ce Dominique, à moins que cela ne soit Marina ? En tous les cas, le coup des couettes, c’est un coup bas !

  23. Canicule dit :

    [...] Deux heures du mat’ et la chaleur reste écrasante.Sur notre fameuse table de salon, Dominique.Liée, offerte, consentante, elle semble ne jamais devoir débander.  Marina la chevauche avec une rage peu commune, dégoulinante de sueur.Magnifique.Ses yeux restent rivés aux miens tandis qu’elle chemine vers sa jouissance, visage fermé, presque dur.Elle crache son orgasme en un cri guttural, bref, rauque, venu du fond de son ventre empli par la majestueuse et infatigable queue de notre transgouine préférée.  [...]