Traverser trois guerres en un après-midi
"- Tu veux bien m’aider pour mon truc en art plastique ?
- Bien sûr, tant qu’il s’agit pas de me suspendre à une corde et me balancer dans le vide pour tester ma résistance au mal de l’air.
- Mais non, t’inquiète !
- Justement si… . Bon alors, de quoi s’agit-il ?
- Voilà… je fais un travail sur la carapace, et j’ai choisi les casques pour illustrer le concept car, d’aprés moi, ils représentent bien tout ce qu’on peut espèrer d’une carapace….Blablabla..
- Euh…
- …blablablabla (suite) et donc, chez ce vieux collectionneur, il faudrait que tu mettes d’anciens casques de guerre puis moi je te prendrai en photo et, ensuite, j’en ferai un p’tit livret avec notes explicatives,…"
Que voulez-vous, c’est ma meilleure copine. Difficile de dire non.
J’ai donc passé un aprés-midi à enfiler des casques : des verts tout ternes, d’autres avec filet de camouflage, des casques de cavaliers, de dragons, des centenaires, des qui-sentent-la-poussière, des trop petits (bon sang ! il avait la tête d’un nouveau né celui-là !), des trop grands (Marmite ou cloche ? J’hésite), des parfaitement adaptés à mon crâne (A vos ordres mon commandant !).
Après-midi caniculaire, interminable, dans ce grenier-musée dédié aux casques de guerre.
Un après-midi à subir le radotage du propriétaire des lieux, un vieux monsieur qui m’enfoncait d’autorité ses précieux couvre-chefs militaires sur la tête avec ordres à l’appui :
- Bouge pas ! Là ! Voilààà ! Tourne un peu la tête.. Non, regarde plutôt par là !
Puis, quand il me laissait enfin, ma copine se ramenait avec son appareil flasheur :
- Relève la tête. Fais comme si tu essayais des chapeaux dans une boutique.
Facile à dire !
Vous allez souvent essayer des casques centenaires dans une boutique, vous ?
Déjà que j’ai du mal à supporter un léger chapeau de paille, alors là je ne vous dis pas
Très vite, mon esprit s’échappa de ce lieu étouffant. Je revivais l’existence, très brève parfois, de tous ces soldats qui, avant moi, avaient transpiré sous ces pots de chambre guerriers.
Et ces innombrables – innommables - horreurs qu’ils gardèrent bien enfouies tout au fond d’eux.
Coppola n’avait pas encore inventé les hélicos-Walkyries.
Ils sentirent la poudre, les chairs brûlées, le sang, la pourriture.
La mère patrie à défendre.
T’as déjà vu une mère qui demande, qui demande sans cesse et ne donne jamais rien en retour à ses pouilleux de mômes ?
Tout seul dans sa tranchée, pataugeant dans sa propre merde, monsieur trouffion devait bien s’en foutre de la mère patrie quand les bombes explosaient près de lui. Il ne voyait que sa petite vie à préserver ; respirer encore un peu, juste un peu. Pas comme cet ami d’enfance qui venait de tomber à ses côtés.
Avant, dans une autre vie, ils allaient pêcher la truite ensemble. Même qu’ils riaient.
Monsieur trouffion rentra à peu près entier et il dut affronter le regard des veuves avec une boule dans le ventre.
La honte d’en être revenu.
Pour le récompenser, on lui donna un nouveau casque, rutilant, avec un superbe panache, pour les défilés.
Juste pour le cas où il aurait été fier d’avoir tué d’autres hommes.
Je suis en train de porter tous ces casques.
Aujourd’hui ils n’ont plus qu’une odeur de vieille ferraille et de poussière. On en a soigneusement nettoyé le sang, la boue, les lambeaux d’hommes.
Le nom de leurs propriétaires figure peut-être sur le vieux monument aux morts de la place du village. Vous savez ? Celui que monsieur le maire voudrait faire déplacer pour gagner quelques place de parking.
J’ignore comment tu te débrouilles, très chère jul’s, mais à chaque fois que je te lis, j’arrive jusqu’au bout. Pourtant, c’est rare que je me penche sur des notes qui dépassent les quelques centaines de mots… Bravo, comme d’habitude, grandiose.
Cette Julie, quelle tête !(^_^)
Ma Jul’s ! Sans aucun doute la plus réservée et la plus tendre des trois saintes chéries.Toujours ce besoin d’entrer dans la peau des autres, hein ? De ressentir, de chercher à comprendre.Tes silences désarçonnent ton entourage ;Tes mots désarçonnent les autres.Tu as ce talent, cette originalité (dont tu te passerais bien, parfois, je sais). Tu as cette humanité à fleur de peau qui me bouleverse à chaque fois.Continue à nous dire.
Ta vieille soeur Julie, qui t’aime.
Ecorchée vive… comme les poilus de la tranchée quelque part…Le "on est bien peu de chose" gâche pour moi la fin du texte, qui est pourtant rempli d’images d’une force peu commune, et remarquablement écrit. Il nous fait redescendre chez madame Michu, café du commerce, place du monument aux morts… (peut etre était-ce le but remarque..)
"Welcome to the soldier side !", comme disent les gens d’un groupe que j’adore.
très beau texte
(et le crane c’est notre casque d’os ?)
la fois prochaine on essaye des crânes !
Lorsqu’il m’arrve de cauchemarder, c’est exactement ce dont je rëve : être un trouffion de 14-18, disputant sa pitance au creux d’un cratère d’obus parsemé de maccabés… Espérons que les derniers casques que l’on puisse trouver aux puces soient ceux de l’ONU
"Je ne sais pas avec quoi nous ferons la 3° guerre mondiale, mais la 4° se fera avec des pierres et des batons. " [ A. Einstein ]