Très joyeuses élucubrations italiennes

Domicile de ma belle, lundi fin d’après midi.

Marina tire la tronche, ce qui lui va à ravir. Son regard sombre me transperce par en dessous. La voir ainsi, ombrageuse, me procure des frissons impurs que tout cureton dénoncerait avec exaltation lors d’un sermon dominical tonitruant.

J’imagine, bien sûr, ce curé sous les traits du personnage fétiche de Guareschi, le seul qui m’ait jamais fait rire.

Je me sens d’humeur burlesque aujourd’hui,

ce qui se traduit chez moi par un besoin de provocation.

Ma perle italienne, inconsciente des dangers qui la guettent, voudrait parler à son aise mais ne le peut car nous ne sommes pas seules. En fait, trois raisons principales motivent son humeur :

- sa colocataire est présente,

- nous n’avons pas fait l’amour depuis (trop) longtemps,

- je lui ai donné l’adresse de mon blog, qu’elle a lu en entier.

J’attends, assise face à elle, bien sage, l’arrivée du tonnerre. Dès que l’autre s’éclipse un instant, elle attaque d’une voix couverte, sous pression :

Ed allora, che ! Pourquoi tu te donnes en spectacle ainsi ! Et puis, c’est pas toi, ça ! Si direbe il giornale intimo di gamine che gioca alla puttana ! (lorsqu’elle est de mauvaise humeur, elle retrouve des trémolos transalpins, parfois incertains vu qu′elle ne parle pas assez souvent sa langue natale) C’est ainsi que tu te vois, que tu nous vois ?

Oeil de velours et sourire tendre. Je m’attendais à la réaction :

- Il faut voir le net comme un immense jeu de rôle. Tout le monde joue sur le net, tout le monde peut s’y habiller – ou déshabiller – comme il le veut, selon ses envies.

Eh !! Tu trouves que tu joues ? Avec moi, tu n’es jamais aussi vulnérable. Quand je lis, j’ai envie de te prendre dans mes bras per cullarlo come une piccola ragazza… ou te gifler…

- faut pas te gêner !

Elle ondule de la tête, en roulant des yeux vers la cuisine :

- Eeeeh, avec l’autre, là, qui nous colle au lieu d’aller lécher les vitrines de toute la ville comme d’habitude ! (nombreux jurons ritals qu’elle grommelle entre ses dents) Manquerait plus qu’elle sache !

Moi, lèvres pincées (l′offensée dans toute sa splendeur) :

- Je vois ! Tu as honte !

- Honte ! Honte ? Elle a la langue aussi longue qu’un boa d’Amazonie et venimeuse comme une veuve noire en plus ! Et puis toi, avec ta mère ?

- Ma mère en sait beaucoup plus que tu le penses. Lorsque j’étais gamine, les parents venaient se plaindre que je jouais à la doctoresse avec leurs rejetons ; ado, elle est venue écouter le proviseur parce que j’avais été surprise, enfermée dans les toilettes avec une copine. Pour n’évoquer que ces souvenirs là !

- Allora, pourquoi on ne s′embrasse pas devant elle, hein ?

- Elle n’a pas besoin de mes frasques pour l’instant ; trop fragile, trop perdue. Mais elle me connaît, et je sais qu’elle doit se douter pour toi et moi, et elle connaît Claude aussi. Lui, il a bien compris la situation, il a du respect pour ma mère.

- E no io, forse ? Non so più che pensare ! Quand on te vois, tu as l’air toute simple, et puis…

- Tu veux qu’on arrête ? Je peux comprendre…

Son regard tragique en dit plus long que des milliers de mots. Elle est juste irrésolue. J’enchaîne vite :

- Moi, je n’en ai pas envie, je veux que tu le saches !

- Et aussi, pourquoi tu dis que j’ai envie d’être soumise, pourquoi tu racontes ainsi…

- Qu’est-ce que tu as ressenti en lisant cela ?

- …

- l’envie de me casser la figure ? de rompre ? de me dire que je me faisais des idées, de te moquer ?

- …

- ou une sensation bizarre, de la chaleur dans le ventre, l’envie encore vague de m’amener, toi, où tu en avais vraiment envie ? Je sais : je peux avoir tout faux, me planter… je suis en train de me planter ? À ton avis, pourquoi est-ce que je t’ai fait lire mon blog ? Est-ce que tu as vraiment envie de continuer à vivre sans assumer tes désirs ? Dis-moi : je ferai comme bon te semble, parce que, dans le fond, c’est toi qui mène le jeu ! Avais-tu vraiment horreur d’être immobilisée sur ma table de salon, l’autre jour ? Et quand…

La voilà qui se lève d’un bond, me fonce dessus et me roule une pelle d’enfer en me tenant le visage à deux mains. Je suis sûre qu’elle sait déjà que je vais raconter cette scène, et elle la lira en rougissant devant son écran, habitée d’une "honte" aussi cuisante que voluptueuse.

( Pas vrai Marina ?)

La voix de sa coloc grince à nos oreilles :

- Faut pas vous gêner, merde alors ! Des gouines !

Redoutable, Marina fait face :

- Et toi, j’te demande comment tu payes ta part de loyer, tes fringues griffées, tes souliers Prada et ton cabriolet sport de merde alors que t’as presque jamais travaillé de ta vie ? J’te juge, moi ?

Souriante, je me dis que le net ressemble étrangement à la vie vraie.

Parfois.

Y’a du déménagement dans l’air pour la coloc, j′vous le dis.

13 réactions à “ Très joyeuses élucubrations italiennes”

  1. Anonyme dit :

    CONTENT:
    Je suis venue lire Julie, pour la première fois. Un vrai plaisir j′avoue … mais je me surprends à vérifier la signature. J′ai cru un instant la plume d′un homme *sourire*Sans jugement aucun … puisque j′ai aimé ! (Et même quand je n′aime pas je ne juge pas!)Bravo à vous !PS : Dites moi ce que vous avez dans votre bibliothèque s′il vous plait! Et je vous dévoilerais la mienne! On fera des échanges ! Avez vous aimé Nothomb ? si oui j′ai un de ses romans à vous faire parvenir. Je ne l′ai usé que jusqu′à la 20ème page.

  2. Anonyme dit :

    CONTENT:
    Oups. J′attends hâtivement la prochaine note sur le déménagement de Marina (ou mieux, de la coloc) et surtout sur sa réaction maintenant qu′elle lit ici… Bisous à toutes les deux… Pas facile de ′′s′ouvrir′′ aux proches…

  3. Anonyme dit :

    CONTENT:
    La solution est simple : faire cohabiter mère et coloc.

  4. ohpizob dit :

    CONTENT:
    C′est la misère de donner l′adresse de son blog aux proches! Moi ils sont tombés dessus… et on m′a ressorti des trucs à table le soir de Noël!Difficile de mentir devant une crèche…J′aime bien tes notes, très bien écrites.

  5. madrilene dit :

    CONTENT:
    Et si Marina part avec « lamere » de Julie ?? c′est p′tre un brin risqué ce « type » de coloc, surtout qu′en matière de catholicisme l′Italie c′est lamaison mère ;-) !!

  6. bettyboop dit :

    CONTENT:
    Je te fais de gros bisous ma bellesabineJ′aime toujours autant te lire.

  7. anna dit :

    CONTENT:
    je me suis dit que je ne laisserais sûrement jamais de commentaire sur ton blog mais bon là je craque, je ne résiste pas, surtout que je risque d′être plutôt absente en ce moment. Je t′aime toujours autant ma Julie et je pleure toujours autant en te lisant. Va savoir pourquoi…je te fais pleins de bisoooooooooous (putain t′écris vraiment trop bien c′est incroyable, je me redis ça à chacun de tes mots)

  8. Anonyme dit :

    CONTENT:
    lol ! Belle langue l′italien ! Marina est italienne ? Tiens tiens j′avais pas dû tout suivre…

  9. Anonyme dit :

    CONTENT:
    T′as pas suive AmandeDouce ? ça arrive à tout le monde Moi je dis bravo : l′honneteté paye toujours et je pense que le meilleur jeu du pouvoir se trouve non pas dans la contrainte mais dans la tentation avouée. Mettre une verité à jour, souligner le désir qu′on peut en avoir, et en jouer : je connais, j′aime, je joue aussi et donc j′applaudis !Je souligne également la force de répartie de Marina pour sa colloc : paf !Du vrai bonheur à lire et qui donne envie de cotoyer. Merci de ce partage.

  10. Anonyme dit :

    CONTENT:
    La coloc est jalouse c′est tout :-p

  11. Anonyme dit :

    CONTENT:
    MDR Llark ! OKI sans rancune ^^

  12. Sylva1n (blogospectateur) dit :

    CONTENT:
    ^_^Vivement le prochain épisode.

  13. Anonyme dit :

    CONTENT:
    aimerais vraiment bien avoir le livre de recettes, la plume du drôle d′oiseau écrivain, oui hein et pourquoi pas son sourire!.)Désolée plus de bonbons mais y a t-il encore la place pour une gâterie supplémentaire?Très jolie découverte. A suivre (et poursuivre!)